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Les renseignemens ajoutaient qu’à un kilomètre en amont du village le Verdon se divisait, formant une petite île, et qu’en ce point on le passerait sans trop de difficulté.

C’est ce dernier parti qu’adopta le capitaine, et, après avoir rapproché sa troupe le plus possible du point de passage sans la faire voir, il l’abrita dans un ravin. Il avait avisé des peupliers abattus non loin du bord. On pouvait donc prendre un de ces arbres, le jeter d’une rive à l’autre, en passant par-dessus l’îlot, et ménager ainsi une rampe aux hommes contre l’entraînement du courant. Quatre chasseurs eurent vite fait d’ôter leur veste, de façon à n’être pas reconnus, et, l’arbre choisi, de l’amener jusqu’au Verdon. Alors l’un d’eux, entrant dans l’eau, en maintint la tête dans la direction de l’îlot, qui devait servir de point d’appui, tandis que les autres le poussaient par le pied jusqu’à ce qu’il eût touché l’autre rive. Quelques grosses pierres aux extrémités l’assujettirent suffisamment. Aussitôt le passage commença et s’effectua sans accident, malgré la force du courant ; les hommes, mouillés jusqu’au ventre, trébuchant sur les pierres roulantes, les pieds presque arrachés du sol par la violente poussée de l’eau, mais retrouvant toujours à temps le rempart protecteur du peuplier. À mesure qu’ils arrivaient sur l’autre rive, ils se reformaient, cherchant à s’orienter du côté de Beauvezer, d’où leur mouvement n’avait pu manquer d’être surpris.

Comprenant qu’il fallait au plus vite sortir du lit de la rivière, où l’on se trouvait, sans abri, exposé au feu de l’adversaire, le capitaine de Vair, avant même d’avoir passé, cria :

— À la campagne des Sorguettes !

Ni ferme ni villa, bastide si l’on veut, la maison des Sorguettes était d’une construction solide, comme on les fait dans la montagne, au toit lourd et écrasé, sans un brin de coquetterie. Elle appartenait, disait-on, à un riche négociant marseillais ; mais on ne l’y avait jamais vu. Les paysans qui en avaient la garde habitaient les dépendances. Comme leur paresse de gens non surveillés n’avait opposé aucun obstacle à l’intrusion de la flore sauvage, peu à peu celle-ci avait si bien masqué le côté de l’habitation opposé à la cour, celui où l’on n’allait jamais, qu’elle en avait rendu l’abord impénétrable. Autour de l’enclos, totalement isolé sur ce mamelon inculte, les rosiers des Alpes et les framboisiers sauvages avaient fermé leur investissement au point d’empiéter sur le chemin d’arrivée. Si bien que la maison qui, nue et massivement campée, eût été lourdement disgracieuse au coin d’une rue de village, ici toute embroussaillée de lianes et de clématites, toute rongée de la mousse fleurie du silène rose, avec l’encadrement de son grand bois de mélèzes et son lointain d’abruptes roches grises, apparaissait ori-