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de ce retour, et souvent on l’eût surpris guettant l’entrée en gare du rapide, oubliant que l’heure de son arrivée coïncidait avec le déjeuner à la pension.

En ce moment il touchait au but ; il entrait, décidé aux grandes résolutions. Et voilà que l’émotion ralentissait ses pas et arrêtait ses yeux sur les mille détails d’un luxe d’ameublement tel qu’il n’en avait jamais soupçonné.

L’escalier à double révolution, avec sa rampe en bronze Louis XIII forgé et curieusement ajouré, ses tapisseries flamandes du même style, recevait une lumière amortie de hautes baies aux vitraux anciens, drapés de stores très lâches en soie réséda. Il aboutissait à un vaste hall tendu de cuir de Cordoue à fond d’or. Ses grands lustres de cuivre, ses divans étroits et bas courant tout autour de la pièce, son piano à queue recouvert d’une peluche japonaise brodée de monstres d’or aux yeux de corail, disaient assez qu’il était aménagé pour des fêtes. La pièce eût paru sévère sans une profusion d’arbustes, de fleurs, de plantes rares, qui l’égayaient comme un jardin d’hiver. Le vaste manteau de la haute cheminée en était rempli et aussi la large baie vitrée qui servait d’unique fenêtre ; de merveilleuses orchidées se nichaient un peu partout, tandis qu’en tous les coins des échappées de feuillage escaladaient des treillages d’or.

Le salon de Mme iMarbel, qui succédait au hall, frappait par son contraste.

L’on y avait accumulé les bibelots rares, les tableaux de maîtres, les meubles précieux. Les murs très rians, avec leurs lampas vert d’eau à bouquets tissés d’argent, les draperies pareilles, un fouillis de stores en crêpe de Chine blanc brodé ; sur ce fond clair, saisissantes de relief, quelques toiles des écoles espagnole et hollandaise rajeunissant dans une profusion de joyeuse lumière ; par terre des peaux d’ours blancs, et, sur elles, jetés dans un désordre artistique des meubles bas, aux soies changeantes très pâlies avec leurs broderies de tons effacés, tous dissemblables et pourtant très heureusement fondus dans l’harmonie générale. En angle, au fond de la pièce, sur une table en onyx transparent, une haute lampe de cuivre, supportant un immense parasol de dentelles, semblait placée là pour jeter tous ses feux sur un divan arabe recouvert de peaux de tigres et enfoui sous un amoncellement de coussins aux mille formes, aux nuances multiples, aux chatoiemens infinis. Leur pile montait, s’étageant jusqu’au portrait de la maîtresse de maison ; œuvre sans prix ce portrait, montrant dans leur nudité superbe les épaules sculpturales de Mme Marbel et accusant sur un fond sombre sa fine tête légèrement moqueuse, malgré l’étrange opposition des yeux d’un bleu si profond.