Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
22
REVUE DES DEUX MONDES.

matinal. Une clameur effrayée secoua toute la maison, les fenêtres grincèrent, les volets claquèrent et des têtes ensommeillées, falotes en leurs couvre-chefs, les yeux lourds et papillotans dans la brusque surprise du jour, la bouche ouverte pour une question que l’effarement faisait rentrer, parurent soudain à toutes les ouvertures du logis abandonné.

L’air terrifié de toutes ces bonnes faces, plus bronzées au feu des fourneaux qu’à celui des batailles, eût été d’un effet irrésistiblement comique, si la surprise éprouvée par les chasseurs devant ces habitans tombés du ciel n’eût tempéré leur gaîté, en même temps qu’elle arrêtait le combat sur toute la ligne.

Non moins étonné que ses hommes, mais comprenant qu’il n’avait plus qu’à évacuer une propriété privée dont il venait de troubler le repos, le capitaine de Vair se mettait déjà eu devoir de les rassembler, quand une ravissante apparition s’encadra dans une fenêtre du premier étage.

Toute blanche, dans un peignoir de cachemire dont les plis amples, serrés à la taille par une cordelière de soie, ne parvenaient pas à dissimuler une forme triomphante, le buste cambré dans une attitude légèrement hautaine, des yeux tout enveloppans, de grands yeux d’un bleu profond de Méditerranée calme, que connaissent seules les filles de Provence, en ce moment interrogateurs et railleurs, la bouche étincelante de rire, en dépit d’une affectation de très grand sérieux ; on eût dit, à la voir nimbée dans les flots tombans de sa chevelure de soleil et caressée par les folles balancées d’une nappe de volubilis échappés du toit, la belle et fière druidesse de ces dolmens géans, de ces menhirs grandioses, semés à profusion dans cette nature bouleversée.

Quelque aguerri qu’on soit et rebelle à l’émotion, l’imprévu à trop haute dose a raison du plus magnifique sang-froid.

Jean de Vair restait muet. Quoique souffrant de son silence, il lui semblait que toute parole qu’il prononcerait allait rompre un enchantement qu’il ne retrouverait plus. Oui, il restait très désorienté, le képi à la main, devant cette jeune fille blonde et rieuse qui surgissait très poétiquement, il faut l’avouer, en pleine solitude alpestre, mais qui n’en était pas pour cela une péri en rupture de féerie, ni une vierge échappée du Walhalla. D’abord, était-ce une jeune fille ? C’est si maladroit de débuter en se trompant sur l’appellation : Bah ! plus il réfléchissait, moins il pouvait douter qu’il avait devant lui une vraie jeune fille, avec toute son audace, sa fierté et sa lumineuse gaîté de jeune fille. Mais il avait trop réfléchi… sans trouver ; voilà qu’on prenait l’offensive :

— Ce réveil en détonations n’est pas précisément, monsieur, dans nos habitudes, disait une voix légèrement moqueuse ; il nous