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SACRIFIÉS.

qu’à l’ordinaire, en avait eu raison ! Et c’était là son héros, le promis de ses rêves, qu’elle attendait depuis tant d’années !

Et prise de colère devant cette fête de la nuit qui, sans pitié pour le deuil de son cœur, continuait à chanter son cantique d’amour, elle ramena les persiennes, ferma la fenêtre et commença à se dévêtir.

Découragée, elle laissait tomber, un à un, ses vêtemens, puis s’arrêtait, hésitant à terminer, inquiète à la pensée de ce lit, où le sommeil ne la visiterait pas, et, en même temps, prise de peur devant cette grande clarté du dehors, qui la poursuivait comme une ironie. Cependant, lentement elle s’était déshabillée. Maintenant elle restait assise sur son lit, sans pouvoir se décider à y pénétrer ; ses cheveux, dénoués pour la nuit, étaient retombés sur l’une de ses épaules, sa chemise légèrement descendue découvrait l’autre, elle se voyait tout entière, à travers l’obscurcissement des larmes, dans la grande glace surmontant la cheminée, et elle était tentée de les trouver belles ces torsades fauves qui la drapaient comme d’un manteau royal, belle cette chair de lait qui émergeait de la batiste, beaux aussi ces grands yeux profonds, même éteints par la douleur.

— Oh ! non, je ne suis pas belle ! cria-t-elle, dans un sanglot, puisque je n’ai pas su le retenir ! — Et secouée par un accès de désespoir, elle s’abîma la tête dans les draps et pleura convulsivement jusqu’à ce que, brisée, épuisée, un sommeil lourd s’abattît sur elle, et la terrassât jusqu’au matin.

En s’éveillant, elle retrouva sa peine et l’incident qui l’avait provoquée se retraça douloureusement à sa mémoire. Rapproché de certains longs tête-à-tête, le don de cette fleur dans de telles conditions gardait à ses yeux la portée d’un aveu. Désormais, elle saurait s’effacer et ne les gênerait plus, sa résolution était prise. Lorsqu’elle descendit, sans sa pâleur et une teinte bistrée qui cernait ses yeux, rien n’eût transpiré de son sacrifice, ni du deuil de ses espérances.

Le soir, M. de Vair vint dîner. Il parla des chamois qui descendaient chaque nuit près de la Roche-aux-Moines, dans une petite luzerne qu’il connaissait bien. Mais M. Marbel goûtait médiocrement un affût à deux heures du matin ; sa rude journée du col des Champs suffisant à le poser à la Bourse, il préférait éviter de nouveaux exercices à se rompre les os. Il plaisanta sur les chamois, qui n’existent que dans les Bœdeker, et confessa gaîment ses répugnances à violer les vieux usages marseillais, qui tiennent pour dormir au chaud, manger à ses heures et se voiturer à l’aise. Aussi bien, le lendemain avait été fixé pour son départ et il regardait comme impossible toute modification à ses projets.