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SACRIFIÉS

DERNIÈRE PARTIE[1].


XXI.

La nuit était déjà avancée, une nuit sans lune, quoique doucement lumineuse sous le resplendissement du ciel austral et dans la phosphorescence des brumes laiteuses qui montent si légères de cette terre inondée de Basse-Cochinchine.

Sur la nappe immobile de l’arroyo rien ne bougeait, rien ne bruissait sous l’épaisse végétation qui se disputait ses bords, ni la chanson des feuilles accordées par la brise, ni la plainte d’amour d’un oiseau, ni la coulée furtive d’un grand fauve ; à peine si, à de rares intervalles, l’éclat de rire du merle moqueur jetait comme une note fantastique dans l’imposant silence tropical.

Ainsi qu’il arrive dans toutes les alluvions très récentes, sous la forêt qui recouvrait ses rives, la limite du cours d’eau restait très incertaine. Il y avait comme une poussée de frondaison qui baignait à plein flot, planant sur un enchevêtrement inextricable de racines, et l’arroyo se prolongeait très au loin sous cette gigantesque bordure de palétuviers, de manguiers, de palmiers nains, qu’on eût cru, à distance, devoir lui opposer une barrière.

En examinant attentivement chaque rive, l’on y eût découvert

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 novembre.