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SACRIFIÉS.

en surveillait l’exécution, dirigeant les préparatifs, communiquant à tous son entraînante ardeur, excitant l’admiration par son adresse à manier les fleurs, à en composer des bouquets, à en former des gerbes élancées, ou à en tresser des guirlandes, autant que par l’art exquis qu’elle apportait en tout ce qu’elle arrangeait. Autour d’elle s’étaient groupées toutes les filles du pays, qui lui obéissaient autant qu’à une reine. En cet instant, après un arrêt aux Sorguettes pour la répétition des cantiques, l’on s’acheminait, ployant sous les ramures, vers le village, où les squelettes des reposoirs attendaient leur verte parure.

Comme la bande folâtre débouchait sur la grand’route, Mireille, quoique emportée par sa course, ne put s’empêcher de prêter attention au trot d’un cheval qui se rapprochait rapidement. Elle s’arrêta perplexe. M. de Vair n’avait-il pas déclaré la veille qu’il l’abandonnait à ses préparatifs pour toute la journée et qu’il ne reparaîtrait qu’au dîner du lendemain ? Cela l’intriguait de le voir revenir sitôt et d’un tel train.

Cependant, de loin le cavalier lui faisait signe qu’il avait à lui parler, et comme il trottait à se rapprocher vite, bientôt il fut devant elle, et avant d’arrêter son cheval :

— Joyeuse nouvelle, cria-t-il, mon bataillon troque les Alpes contre Marseille dès la fin des grandes manœuvres et, comme celles-ci commencent dans quinze jours, je rentre à Digne avec tout mon monde. Nous partons dès demain.

Très pâle, maintenant Mireille le regardait sans répondre. La joie la faisait défaillir. Elle se cacha la tête dans les fleurs qu’elle apportait, les embrassant passionnément comme pour leur confier son hymne de reconnaissance pour la Vierge, à qui elles étaient destinées.

Enfin, un peu remise :

— Montez vite le dire là-haut, cela fera tant de plaisir à ma sœur, je n’ai pas besoin d’appuyer longuement sur celui que j’éprouve, acheva-t-elle en le regardant très souriante.

Elle lisait dans les yeux du jeune homme une félicité si vraie qu’elle en était émue.

Les choses avaient si bien tourné comme le souhaitait son cœur durant cette dernière quinzaine ! Quand, débarrassée de ses détestables chimères, elle était redevenue enjouée et gaie comme devant, poétisée par ce sentiment nouveau qui emplissait tout son être, quand elle était apparue encore plus attirante dans sa beauté transfigurée, de Vair avait rouvert son âme, un instant refermée devant d’inexplicables froideurs, au charme de ces causeries intimes qui l’avaient déjà touché plus profondément qu’il ne voulait se l’avouer.