Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/50

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
46
REVUE DES DEUX MONDES.

Et toute secouée par des pleurs convulsifs, elle s’abattit de nouveau sur l’épaule de Mme Marbel. Émue de ce désespoir, celle-ci s’employait à la consoler avec des paroles très tendres, comme autrefois, quand Mireille était un petit enfant, et, les larmes venant à couler plus douces, elle lui murmura dans un baiser :

— Pourquoi, au lieu de te noircir à plaisir, ne pas me dire que tu l’aimes, chérie, fougue d’amour chez fille de Provence excuse tous les emportemens, et, le tien étant oublié pour jamais, nous pourrions causer un peu de la nouvelle maladie qui te tient.

— Quoi ! tu voudrais !., balbutia Mireille, le visage presque éclairé à cette ouverture.

— Oui, je veux, et j’exige toute ta confiance à présent, pour te punir d’en avoir manqué si longtemps. Il le faut, d’autant que la situation n’est rien moins que limpide, et toute ma faiblesse pour toi, j’en ai peur, n’arrivera peut-être jamais à la débrouiller. Ah ! pauvre petite, tu verras que j’avais encore plus de raisons que tu n’en aperçois, pour chercher à couper les ailes à ton roman ! Enfin, laissons les regrets, puisque je ne suis pas arrivée à temps et qu’il a déjà pris son vol !

Et quand Mireille eut laissé déborder son cœur, elle apprit de nombreuses choses qu’elle n’avait pas soupçonnées : qu’on marie souvent les jeunes filles sans consulter leurs goûts, qu’on tenait déjà en réserve un fiancé à son usage, ce qui diminuait beaucoup les chances de celui de son gré, que les siens ne seraient peut-être pas encore l’obstacle le plus difficile à vaincre, attendu que la noblesse a toujours répugné à entr’ouvrir sa caste aux filles de roture, et que son triste amour, dût-il être partagé par celui qui l’inspirait, allait à l’encontre de cruels rebuts et d’obstinées résistances.

VIII.

L’on était à la veille de l’Assomption. Une bande rieuse de jeunes filles dévalait, à grandes enjambées, de la montagne, par le chemin qui, des Sorguettes, vient aboutir à Beauvezer. À leur tête galopait Mireille, animée, rouge et décoiffée à plaisir, son large chapeau de paille descendu sur son dos.

Cette moisson fleurie était pour la fête du lendemain. En vue de la rendre plus belle, on avait mis tout à contribution, et les rustiques jardins des mas d’alentour, et les vieilles broderies et les flambeaux d’argent découverts un peu partout, et les feuillages aux tons si variés, dont la montagne est si prodigue. Car la procession devait éclipser tout ce qu’on avait vu jusqu’ici dans le pays.

À Mireille revenait l’honneur de ces vastes projets ; maintenant elle