Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/563

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à Bonn. Avant de descendre, il commanda aux officiers du prince de le bien surveiller et de le ramener au bateau mort ou vif. Frédéric entendit ces ordres et d’autres paroles dures sans sourciller ; mais, au fond, il commençait à se troubler, se sentant déjà prisonnier. Il eut alors une habileté de sa façon. Il devina que tout était découvert et que Seckendorf était au courant. Il résolut donc de se donner auprès de lui, son ennemi, le mérite d’une confidence, et d’intéresser ainsi à sa cause la générosité d’un homme si paissant auprès de son père :

« J’ai eu, lui dit-il, la ferme intention de m’enfuir. Un prince de dix-huit ans ne peut supporter plus longtemps d’être traité par le roi et battu comme je l’ai été dans le camp de Saxe. En dépit de toute surveillance (il répétait et complétait son mensonge), j’aurais pu m’enfuir si je n’avais pas été retenu par mon amour pour la reine et pour ma sœur. Je ne renonce pas à ma résolution. Si le roi ne cesse de me frapper, je la mettrai à exécution coûte que coûte. Du péril de ma vie, je ne m’inquiète pas. Je regretterais seulement que des officiers, qui ont eu connaissance de la chose, fussent exposés à des malheurs quand ils n’ont commis aucune faute, mais se sont laissé entraîner par moi. Si le roi veut bien me promettre le pardon pour eux, je déclarerai tout clairement. Sinon, on peut me couper la tête, je ne trahirai personne. » Il ajouta que la reine ne savait rien de ses projets, mais qu’il était en peine de Katte ; il espérait pourtant que celui-ci se serait sauvé après avoir détruit leur correspondance secrète. Il termina en demandant à Seckendorf ses bons offices auprès du roi : — « Vous ne pouvez me témoigner une plus grande amitié, et je vous serai reconnaissant toute ma vie de me tirer de ce labyrinthe. »

Seckendorf dut l’écouter d’un air de compassion respectueuse, où il dissimulait à la fois son plaisir de voir ce fier jeune homme réduit à se réclamer de lui, et le peu de gré qu’il lui savait de cette confidence forcée. Le lendemain, à Mors, il parla au roi en termes généraux du repentir du prince. Le roi répondit qu’il préférerait grâce à justice, si son fils lui faisait des aveux à cœur ouvert, ce dont il doutait fort ; mais il apprit bientôt que le lieutenant Keith avait quitté Wesel. Depuis quelques jours déjà, il savait que Katte avait envoyé un message à Frédéric pendant le voyage. Il vit la corrélation des deux faits avec la tentative de fuite. Pressé de mettre le prince en lieu sûr, il l’envoya en avant à Wesel.

Lui-même y arriva, le 12, à huit heures et demie du soir. Aussitôt, il manda le prince à la Commandatur et lui fit subir un interrogatoire. Le prince avoua qu’il avait voulu passer en France et ajouta ce mensonge qu’il avait donné rendez-vous à Strasbourg, à Katte et à Keith. On conte que le roi, mécontent des réponses,