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renonciation au trône. Il savait enfin que le roi lui reprochait de n’aimer que la reine : prier son père de le réconcilier avec sa mère, c’était une « invention » fort jolie.

Le roi répondit : « D’un si mauvais officier, je ne veux pas dans mon armée, à plus forte raison dans mon régiment. »

Quelles sont les dispositions intimes de Frédéric-Guillaume ? Il est en proie à des pensées sinistres et commet des actes atroces. L’instruction a révélé une petite intrigue amoureuse de Frédéric avec Elisabeth Ritter, fille d’un Cantor de Potsdam. Un soir, en flânant dans les rues avec le lieutenant Ingersleben, le prince a attiré cette jeune fille hors de la maison. Il l’a visitée plusieurs fois, en l’absence de son père ; il a joué des duos de clavier et de flûte avec elle, et lui a donné quelques ducats et une robe bleue. Le roi, dès qu’il apprend cette histoire, envoie chez Elisabeth Ritter une sage-femme et un chirurgien, qui la trouvent innocente. Il n’en signe pas moins les deux ordres suivans : « Sa Royale Majesté ordonne au conseiller de cour Klinte de faire fouetter demain la fille du Cantor, qui est ici en état d’arrestation, et de la faire transporter ensuite dans « la filerie » de la prison de Spandau. Elle sera d’abord fouettée devant la maison de ville, ensuite devant la maison de son père, puis à tous les coins de la ville. » — « Au gouvernement de Spandau. Sa Majesté ordonne, par la présente, au gouverneur de Spandau, que la fille du Cantor de Potsdam, qui va être envoyée à Spandau, y soit reçue dans la filerie pour l’éternité. » Les ministres étrangers qui transmettent à leur cour des nouvelles comme celles-là se demandent s’ils seront crus.

Tout ce qui, de près ou de loin, a touché à Frédéric ou l’a intéressé, éprouve la fureur du roi. Un des interrogatoires de Katte a révélé l’existence de la bibliothèque secrète [1], si chère au prince, qui avait donné des ordres pour qu’elle fût transportée, après sa fuite, en Angleterre. Le roi fait appeler le bibliothécaire, qui était un pauvre diable de marguillier, l’interroge une heure et demie, lui demande entre autres choses s’il y a des livres d’athéisme, et combien le prince le payait par semaine. Quand l’homme lui a répondu « 20 sols, » le roi éprouve un moment de satisfaction : « Ce n’est pourtant pas trop, » dit-il. Il se fait mener ensuite au local qui contenait les armoires à livres, ouvre quelques volumes, puis ordonne d’effacer le F couronné sur la reliure, et d’encaisser le tout. Le chargement fut expédié à Hambourg au résident de Prusse, avec ordre de le vendre « pour le mieux, » sans dire la provenance. Le résident dressa un catalogue, où il inscrivit les livres dans

  1. Le prince avait composé cette bibliothèque avec l’aide de Duhan, son ancien précepteur. Il l’avait logée dans une maison auprès du château, à Berlin.