Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/588

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plus de bonheur sur cette terre et qui vous donneront, mon père, la joie que vous avez espérée vainement de moi, ce que je vous souhaite du fond de mon âme ! Je vous remercie avec un filial respect du fidèle amour paternel que vous m’avez témoigné depuis mon enfance jusqu’à ce jour. Que Dieu le tout-puissant vous rende au centuple cet amour que vous m’avez donné ! Qu’il vous garde jusque dans une longue vieillesse ! Qu’il vous nourrisse en bonheur, qu’il vous abreuve de la grâce de son esprit ! »

Il ajouta quelques mots pour la femme de son père, qu’il avait aimée comme si elle était sa mère, et pour ses frères et ses sœurs, s’excusant de ne point leur exprimer tout son cœur : « Je suis aux portes de la mort ! Je dois penser à y entrer avec une âme purifiée et sanctifiée. Je n’ai pas de temps à perdre ! « Il voulait pourtant recopier sa lettre, qu’il avait écrite sur une feuille volante, mais le pasteur lui dit que son temps était trop précieux. Il soupa et reprit avec le pasteur l’entretien spirituel. Sa piété s’y exaltant, il se faisait croire qu’il allait à l’échafaud avec joie et que, s’il lui était permis de choisir entre la vie et la mort, il prendrait la mort, car jamais il ne se retrouverait aussi bien préparé qu’il l’était alors. A dix heures, il se mit au lit et dormit d’un ferme sommeil.

Le lendemain, pendant la route, il se défendit d’avoir jamais été un athée. A la vérité, il avait quelquefois soutenu la thèse de l’athéisme, mais pour faire briller son esprit, parce qu’il avait remarqué que, dans les vives causeries de société, cela paraissait charmant. On logea encore en route, car ce voyage vers la mort, qui aurait pu s’achever en un jour, se faisait, par ordre, avec une lenteur désespérante. Le soir, Katte fut tranquille, et but avec plaisir son café, qui était sa nourriture favorite.

Le 5 novembre, vers midi, on était en vue de Cüstrin. Comme l’escorte arrivait au pont de l’Oder, la pluie, qui n’avait pas cessé de tomber, s’arrêta ; un rayon de soleil parut : « Voilà un bon signe, dit-il ; ici commence à luire pour moi le soleil de la grâce. » Voulait-il parler seulement de la grâce divine ? Mais déjà le colonel Reichmann est là, pour recevoir livraison du prisonnier, à la porte de la forteresse. Il le prend par la main et le mène dans une chambre, au-dessus de la porte d’entrée ; deux lits y avaient été préparés, l’un pour Katte, l’autre pour le pasteur. Schack apprit alors du colonel que l’exécution était pour le lendemain à sept heures. Aussitôt, il se rendit auprès de Katte, et lui dit avec un tremblement de cœur : « Votre fin est plus proche peut-être que vous ne le croyez. » Sans trembler, Katte répliqua : « Quand ? » Et, sur la réponse du major : « Tant mieux ; plus vite ce sera, plus je serai content. »

Des âmes charitables s’employèrent à rendre plus douce cette