Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/620

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domaines, qu’il s’agisse d’art ou de science, de politique, de commerce ou d’industrie, de navigation ou de guerre, de conquêtes intellectuelles ou matérielles, il semble que le nombre ne soit qu’un facteur secondaire, par lui seul impuissant. Les nations les plus nombreuses n’ont été ni les premières ni les plus fortes. Elles ont été vaincues, asservies par de moins nombreuses, et l’histoire universelle semble n’offrir qu’une interminable série de minorités triomphantes et de majorités assujetties.

Est-ce à dire que le nombre soit un facteur négligeable ? Nullement ; mais il n’a toute sa valeur qu’à la condition de se combiner avec d’autres facteurs d’ordre intellectuel. Un temps d’arrêt dans son accroissement normal, régulier, ne constitue un danger grave que s’il correspond lui-même à un abaissement intellectuel, physique et moral de la race. S’il n’en est pas ainsi, ces facteurs à eux seuls peuvent longtemps maintenir la race en équilibre et lui permettre d’attendre le moment où, les causes temporaires, politiques, économiques ou sociales, qui font obstacle à l’accroissement de la race disparaissant, cet accroissement reprendra son cours.

Tel nous paraît être le cas de la France. S’il est utile et sage d’appeler son attention sur le temps d’arrêt de sa population, d’en signaler les périls et d’en chercher les remèdes, il serait donc dangereux d’ériger en dogme la théorie du nombre, d’assigner au nombre le premier rang et de le tenir pour le facteur principal. Comment d’ailleurs agirait-on d’une manière effective sur l’accroissement de la population ? Parmi les moyens qu’on en propose il n’y en a guère jusqu’ici de pratiques. S’il est possible et facile même, comme le disait le docteur Rochard, de diminuer la mortalité, on n’a pas trouvé le secret d’augmenter la natalité : elle dépend évidemment d’un concours de causes ou de conditions qui nous échappent. Mais il était bon de dire, et c’est tout ce que nous avons voulu, que, s’il est un élément de la grandeur des nations, le nombre n’en est pas le seul, ni peut-être le plus important, et qu’en conséquence il faut se préoccuper de la « dépopulation de la France, » mais il ne faut s’en montrer ni effrayé ni découragé ; il ne faut pas croire surtout que la destinée d’un grand pays dépende de quelques milliers d’hommes de plus ou de moins.


C. DE VARIGNY.