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A vous, modistes et couturières, fleuristes et brunisseuses ! Paraissez, et courez votre chance.


Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts
(Car il en est de très bien faites)
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.


Il a suffi de quatre vers pour fixer notre opinion sur les petites ouvrières parisiennes du temps de Louis XIV. La race était déjà à son point de perfection il y a deux siècles. Déjà elles trottaient menu de leurs petits pieds ; déjà elles avaient la main fine et la taille leste. Le bon Perrault semble tout fâché d’être enchaîné par la vérité historique et de ne pouvoir marier le fils du roi à une modiste de sa montagne Sainte-Geneviève. Les grisettes sont les seules, dans son récit, qui puissent presque mettre la bague, et il est clair que si l’anneau n’était pas enchanté, elles l’enfileraient dix fois pour une.

Le réalisme de Perrault rehausse singulièrement pour nous la valeur de ses Contes. Il les transforme en documens historiques tels qu’on en rencontre peu dans la littérature d’imagination de son temps, le théâtre mis à part. Il faut arriver jusqu’à Marianne et au Paysan parvenu, de Marivaux, pour trouver de pareils tableaux d’intérieur. Chaque page nous apporte un renseignement d’autant plus précieux, qu’il s’agit le plus souvent de classes de la société dont les écrivains du grand siècle ne s’occupaient guère. On aurait vite fait de nommer ceux d’entre eux qui osaient demander au lecteur de s’intéresser aux soucis et aux difficultés d’une famille de bûcherons ou de meuniers. Les petites gens comptaient alors très peu dans la littérature, et c’est une des grandes nouveautés de Perrault d’avoir introduit les sabots dans les salons à l’abri du manteau de brocart des fées. Les sabots en ont abusé depuis pour apporter du fumier sur les tapis. Il serait injuste d’en rendre Perrault responsable : il a ouvert la porte, mais il voulait qu’on essuyât ses sabots avant d’entrer, et lui-même ne s’est pas sali dans les chaumières ; il n’en a rapporté que beaucoup de pitié. Le souffle puissant d’humanité qui circule dans son livre, la part très large qu’il y a faite aux humbles, justifient les comparaisons glorieuses que nous avions osé faire en commençant et qu’on a pu trouver trop audacieuses. Perrault a vraiment mérité d’être appelé un Homère bourgeois, et ses Contes sont de véritables petites épopées populaires.

Il semblait qu’il n’y eût plus qu’à laisser ses héros jouir en