Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/676

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paix de leur immortalité. Aucun honneur ne leur avait manqué. Des éditions en toutes langues leur avaient donné pour amis les enfans du monde entier. Les artistes avaient reproduit leurs traits à l’envie. Une nuée d’imitateurs s’étaient efforcés de leur dérober un rayon de leur gloire. Petit-Poucet et Barbe-Bleue étaient passés chefs d’école, et les exploits de leurs rivaux avaient rempli les quarante et un volumes in-8° du Cabinet des fées, si oubliés aujourd’hui. Qui donc se souvient encore de la redoutable Danamo ou du prince Désir ? Pour comble de bonheur, les philosophes du XVIIIe siècle, ennemis de tous les miracles, même des innocens prodiges qu’accomplit la baguette des fées, avaient témoigné à Perrault un mépris qui lui assurait une revanche dans notre siècle. L’école romantique lui fit une apothéose dont Théophile Gautier alluma les feux de Bengale ; il écrivit sans rire que Peau-d’Ane était le « chef-d’œuvre de l’esprit humain, quelque chose d’aussi grand dans son genre que l’Iliade et l’Enéide. » C’était beaucoup.

Notre génération réservait aux Contes un hommage plus périlleux encore que les exagérations romantiques. Ils ne pouvaient manquer d’attirer l’attention des savans qui ont porté si haut l’étude des traditions populaires. Les mythologues s’en emparèrent et ils y ont découvert tant de choses, qu’ils menacent d’accabler ces frêles récits sous l’amas des commentaires, notes, préfaces, variantes, scolies et exégèses.

Ils ont demandé aux héros de Perrault d’où ils venaient : de la patrie aryenne, de l’Inde ou d’ailleurs ? quel chemin ils avaient suivi pour arriver jusqu’à nous, et ce qu’ils avaient fait en route ? Ces petits innocens auraient pu répliquer qu’ils venaient de leur village et qu’ils avaient fait comme le petit Chaperon Rouge, qui « s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait. » Mais ils ne répondirent rien. Voyant qu’ils s’obstinaient à se taire, les mythologues parlèrent pour eux, et il y eut alors une grande confusion. Grimm, M. André Lefèvre et plusieurs Anglais tenaient pour la patrie aryenne ; Benfey et M. Cosquin pour la patrie indienne ; M. Hyacinthe Husson pour une patrie mixte, M. Andrew Lang, le saint Thomas de la mythologie populaire, résumait le débat en disant qu’on n’en savait rien.

On demanda ensuite aux voyageurs ce qu’ils faisaient dans ce berceau inconnu. Cette fois ils ne répondirent que trop. Le loup déclara à M. Hyacinthe Husson qu’en ces temps reculés il était « le soleil dévorateur » et qu’il s’occupait à manger l’Aurore, coiffée