Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/899

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


travers les rues de Leyde, en grand costume et musique en tête, pour se rendre à leurs manœuvres, le cœur du jeune artiste avait sans doute battu à leur passage, ému à la fois par le souvenir des grandes luttes auxquelles ils avaient été mêlés et par le spectacle pittoresque de tout ce mouvement, de ces costumes variés, de la foule qui se pressait autour d’eux.

Dans ces conditions, on conçoit avec quelle ardeur Rembrandt, déjà dans tout l’éclat de sa renommée, accepta la commande de l’œuvre importante qui lui était confiée. Il avait été probablement désigné par le capitaine de la compagnie, et, à raison de son talent, une somme de 1,600 florins lui avait été allouée pour son œuvre, somme bien supérieure à celles qui, jusque-là, avaient été attribuées à ses devanciers. La cotisation de chacun des personnages représentés, et qui devaient concourir à la dépense, montait en moyenne à 100 florins, un peu plus ou un peu moins, suivant la place plus ou moins en vue qu’il occuperait dans le tableau. Par son mariage avec une des filles du bourgmestre, Volckert Overlander, autant que par sa fortune, qu’il avait notablement augmentée lui-même, le capitaine Frans Banning Cocq était, à ce moment, un des hommes les plus considérables d’Amsterdam. Il avait acheté, en 1618, la seigneurie de Purmerland, et Jacques II l’avait anobli en 1620. Intelligent, homme de goût, il est vraisemblable qu’il n’avait pas songé à entraver la liberté de l’artiste. Le programme que celui-ci lui avait soumis était, au reste, bien fait pour flatter son amour-propre ; la perspective d’un sujet nouveau, autant que le nom de l’auteur, étaient de nature à attirer l’attention sur une œuvre dans laquelle la première place lui serait nécessairement réservée.

Après les nombreux commentaires dont elle a été l’objet et en dépit de cette appellation erronée de Ronde de nuit que l’on continue à lui donner, nous sommes aujourd’hui complètement fixés sur l’épisode que Rembrandt a voulu représenter. Une aquarelle, faite vers 1650-1660 pour un album appartenant à Banning Cocq, et demeuré en possession de sa famille [1], nous fournit, en effet, la désignation expresse du sujet : Le jeune seigneur de Purmerland donnant à son lieutenant, le sieur de Vlaerdingen, l’ordre de faire marcher sa troupe. Du vivant même de Rembrandt, aucun doute n’existait, d’ailleurs, à cet égard, et le titre sous lequel le tableau était alors connu nous est révélé par le témoignage d’un de ses élèves, le Danois B. Keilh. Ayant vécu pendant huit ans dans l’intimité de son maître et retiré vers la fin de sa vie en

  1. Il appartient maintenant à M. de Graeff van Polsbroek, ministre résident de S. M. le roi des Pays-Bas.