Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/108

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


II

C’est le lendemain d’un échec qu’il faut juger un général. Tant que la fortune continue d’enfler ses voiles, le plus médiocre capitaine peut suffire. Le jour où il faut faire face à une situation compromise, la force d’âme d’un Pélissier n’est pas de trop [1]. A la suite du combat d’Heiligerlee, la domination des Espagnols dans les Flandres était en péril. Les mécontens pouvaient prendre confiance en eux-mêmes ; soldats et argent allaient affluer dans le camp de Guillaume d’Orange. Albe apprécia du premier coup d’œil le danger. Il pensa sur-le-champ à le conjurer, — à sa façon, par une de ces mesures qui lui étaient familières et que n’aurait pas désavouée, en 1793, le Comité de salut public. Albe avait dans les mains deux otages : Horn et Egmont. S’il eût pu regretter quelque chose, c’eût été que ces deux otages ne fussent pas plus illustres encore : il les aurait immolés avec le même sang-froid au prompt rétablissement des affaires de son maître.

Horn et Egmont, depuis quelques années, jouaient un jeu dangereux. Ils taquinaient en enfans gâtés le pouvoir, le harcelant sans cesse de leurs remontrances, armant contre lui l’émeute et affichant l’étrange prétention de n’en rester pas moins de très fidèles sujets. Moins résolus que le prince d’Orange, ils voulaient cependant comme lui, tout autant que lui, « par affection pour leur gracieux souverain, chasser les forces de Sa Majesté des Pays-Bas. »

De haute naissance, investi des importantes fonctions d’amiral, office qui lui assurait un rang au moins égal à celui des stathouders, intrépide soldat, honnête autant qu’on pouvait l’être au XVIe siècle, de Horn restait, malgré tous ces avantages, dans l’arène politique, un personnage effacé. Sa nature concentrée, son humeur morose, son manque de décision, son goût instinctif pour la retraite, le disposaient mal à jouer les principaux rôles. Ce n’était pas là l’homme qui eût pu inspirer à un peuple soulevé l’enthousiasme. S’il jouissait de quelque faveur près des masses, il le devait à ses complaisances pour les calvinistes. Les pasteurs le goûtaient plus que la foule, bien qu’il restât en apparence, qu’il fût peut-être même au fond, aussi bon catholique que Granvelle.

  1. Voyez, dans la Revue du 1er décembre 1885, le Siège de Sébastopol.