Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/126

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


méridionales du moins, avec la majorité du pays. On l’eût voulu sans doute moins rigoureux, moins prodigue de bûchers, moins expéditif dans ses exécutions militaires : ses rigueurs cependant auraient moins déplu, auraient moins effrayé, si elles n’étaient pas venues d’un Espagnol.

Restait, il est vrai, l’inquisition, persécution inquiète et ombrageuse. Les exigences mal définies de cette institution étrangère troublaient profondément les habitudes d’un peuple attaché à ses vieilles coutumes dont il avait fait autant de libertés. La nation néerlandaise, — il faut entendre ici la portion catholique, — voulait, même au point de vue religieux, n’être astreinte qu’à ses propres lois. Elle admettait l’autorité suprême de l’Église romaine ; elle prétendait en plier l’exercice à son tempérament. L’inquisition était donc aussi odieuse aux Wallons et aux Flamands qu’aux Zélandais, aux Hollandais ou aux Frisons. Sur ce point néanmoins on aurait pu finir par s’entendre. Philippe il lui-même désavouait l’intention d’introduire dans les Pays-Bas l’inquisition espagnole. Il promettait une inquisition mitigée, une surveillance ecclésiastique mieux appropriée à l’esprit néerlandais.

La chaire de saint Pierre était en ce moment occupée par un saint. Pie V, malheureusement, venait trop tard. Les peuples ne remontent pas la pente du respect, quand ils l’ont une fois descendue. Le triomphe d’Albe remplit le cœur du saint-père d’allégresse. Pie V crut l’hérésie, dans les Pays-Bas du moins, à jamais étouffée. Au mois de mars 1569 il fit partir un légat pour Bruxelles. Ce légat apportait au duc d’Albe des lettres pontificales dans lesquelles Pie V appelait le vainqueur de Jemmingen, « son fils bien-aimé. » A ce précieux message le souverain pontife avait joint le don jusqu’alors réservé aux rois d’une épée au pommeau d’or et d’un chapeau garni de pierreries. Il n’en fallut pas davantage pour allumer la verve satirique des Néerlandais. Chanter était alors la seule consolation qui leur restât : « Le pape, » allaient-ils fredonnant partout,

Le pape envoie au duc d’Albe une épée d’or,
Pour intimider les gueux ;
Pour que le tyran sanguinaire
Tue avec cette épée hommes et femmes ;
Pour qu’il immole tous ceux qui craignent Dieu et le servent de bon cœur,
Tous ceux qui s’affligent pour la religion et sont dans la tristesse.
Cette bénédiction est venue à Bruxelles,
Envoyée par le père infernal, par le pape de Rome.
Ainsi donc le bourreau envoie au bourreau venimeux,
Le brigand envoie au méchant brigand,
Le voleur envoie au voleur ses beaux cadeaux,
Pour que celui-ci abreuve la terre de sang.