Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/127

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Si Philippe eût fourni au duc d’Albe le moyen de payer ses troupes, la soumission obtenue pouvait devenir durable. Malheureusement le système financier de l’immense monarchie, dans sa simplicité brutale, s’entendait peu à exploiter les peuples. On ne savait pas alors tout ce qu’on peut, par d’habiles artifices, arriver à tirer de l’impôt. La pénurie du trésor provenait bien plus de la maladresse avec laquelle on s’efforçait de le remplir que de l’énormité ou de la variété des dépenses. Philippe était constamment à court d’argent. On ne peut nier assurément que ce puissant fleuve espagnol eût moins souvent coulé dans un lit desséché s’il ne s’était, dans ses soudains caprices, constamment épanché pardessus ses bords ; mais quelle que fût la cause qui se chargeât de tarir aux instans les moins opportuns la source à demi épuisée, nous sommes bien obligés de reconnaître qu’une détresse réelle n’expliquait que trop l’apparente insouciance dont ne cessait de gémir le duc d’Albe en proie à des embarras sans lesquels il eût sans doute tiré un meilleur parti de ses victoires. Albe, en dépit de ses plaintes réitérées, ne recevait point de secours de Madrid. Il fallait, sans qu’on osât le lui déclarer formellement, qu’il s’arrangeât pour se suffire à lui-même.

L’entretien d’une armée, ne fût-elle que de vingt mille hommes, coûtait fort cher au XVIe siècle. En pays ennemi, la guerre nourrissait jusqu’à un certain point la guerre. L’occupation de provinces amies, mais toujours suspectes, était plus onéreuse. Si les recettes régulières se trouvaient inférieures aux dépenses, on se voyait contraint de recourir à des détours plus ou moins ingénieux pour parvenir à combler dans une certaine mesure le déficit. Dans ces riches Pays-Bas entichés de leurs vieux privilèges, où chaque province avait jadis payé sa charte particulière en beaux deniers comptans, il était impossible de se procurer, en dehors des taxes habituelles, le moindre subside, sans adresser aux États provinciaux une requête ; humiliante mendicité du pouvoir à laquelle il n’était jamais fait droit sans débats. Le duc d’Albe n’était pas homme, surtout dans ce moment où le pays était à ses pieds, à tendre ainsi la main. Il trouva plus simple de faire dans les Pays-Bas ce qu’il eût fait, en pareil cas, en Espagne.

Le 20 mars 1569, il réunit les États à Bruxelles et les invite, — du ton qu’il savait prendre en pareille occurrence, — à voter trois taxes qui, dans sa pensée, devaient pourvoir, d’une façon permanente et définitive, à l’entretien de son armée. La première de ces taxes avait tous les caractères d’un impôt de guerre. Elle ne devait être levée qu’une seule fois. Sur la valeur de toute propriété meuble ou immeuble, il serait prélevé un pour cent. C’était là ce que le duc appelait le centième denier.