Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/160

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Depuis une vingtaine d’années, l’Angleterre nous donne ce spectacle, peut-être unique, d’une société qui passe de l’aristocratie à la démocratie sans crise, sans souffrance, presque sans le savoir, par une lente et pacifique évolution des institutions et des mœurs. Pour détacher de la vieille France cette France nouvelle que nous sommes, il a fallu le forceps révolutionnaire : l’Angleterre aristocratique a enfanté l’Angleterre démocratique pendant le sommeil du chloroforme.

La génération contemporaine de ce phénomène s’incarne en quelques hommes politiques parvenus maintenant au milieu de la vie. J’ai esquissé ici même la physionomie de deux d’entre eux [1], lord Randolph Churchill et M. Chamberlain. Le premier est conservateur, le second est radical. L’un est entré au parlement de plain-pied, en vertu de son nom. L’autre s’est élevé péniblement, en se frayant une route neuve, des honneurs municipaux aux honneurs ministériels. Randolph Churchill est né éloquent comme il est né noble ; Joseph Chamberlain a dû faire lui-même sa fortune et son talent. Partis des points les plus opposés, l’arrière-petit-fils de Marlborough et le fabricant de boulons de Birmingham se sont rencontrés dans une œuvre commune qui est de faire passer aux mains du nombre la possession de la terre et le pouvoir politique, puis dans une autre œuvre qui consiste à défendre l’unité nationale contre toute tentative de démembrement.

Toute différente est la genèse politique de John Morley. Des méditations du cabinet il a passé aux batailles du journalisme et, de

  1. Voir la Revue du 1er septembre 1888 et du 15 novembre 1889.