Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/159

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prévoyance ; les calculs d’intérêts composés éveillent leur défiance. Si la cotisation est laissée facultative, ils n’apprendront point le chemin de la caisse des retraites : si elle est rendue obligatoire, elle entraînera pour l’État le versement annuel de 80 ou 100 millions qu’il sera malaisé de trouver dans le budget sans la création d’impôts correspondans. Que fera l’État de tout cet argent dont il sera responsable, qu’il aura retiré de la circulation et qu’il ne pourra laisser improductif ? La caisse des retraites fera-t-elle concurrence aux caisses d’épargne dans l’absorption des fonds publics ? Si le taux de l’intérêt s’abaisse à 2 et peut-être à 1 1/2 pour 100, tous les calculs sur lesquels la caisse aura été établie se trouveront renversés. L’État comblera-t-il de nos deniers l’insuffisance des produits d’une cagnotte de plusieurs milliards, ou fera-t-il banqueroute à ses cliens ? De tous côtés on se heurte à des impossibilités. De nombreuses tentatives sont faites pour multiplier et propager les sociétés de prévoyance : que l’État étende sa protection et sa vigilance sur ces institutions naissantes. La plupart ont établi leurs calculs sur des bases défectueuses et seront hors d’état de tenir leurs engagemens. Leur échec serait déplorable parce qu’il tuerait en France l’esprit de prévoyance, déjà si faible. Que le gouvernement, à l’imitation de nos voisins d’Angleterre, impose à ces sociétés l’obligation de faire vérifier leurs calculs par des actuaires sérieux ; qu’il les prémunisse contre tout entraînement et toute illusion, mais qu’il ne les condamne pas à disparaître devant la concurrence de l’État. Il porterait un coup fatal à l’esprit d’initiative, il enchaînerait l’indépendance des classes laborieuses, et la création colossale qu’il rêve serait pour lui une source de périls et pour la nation un intolérable fardeau. Grâce aux sacrifices imposés aux contribuables, nos finances se relèvent lentement ; mais la prudence et le temps sont indispensables à leur établissement définitif ; que la commission du budget se défie de ses propres entraînemens. Qu’elle se garde d’obéir à une aveugle confiance et de porter une main imprudente sur des impôts qui peuvent donner prise à la critique, mais dont le rendement est certain, et, par-dessus tout, qu’elle oppose une résistance énergique à des projets irréalisables !


CUCHEVAL-CLARIGNY.