Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/185

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


C’était une vérité mixte comme toutes celles de l’ordre politique : moitié faits, moitié principes. L’opinion de M. Morley était faite depuis longtemps, en ce qui touche l’Irlande, sur le point d’histoire. Sept siècles de rapines et de violences, l’incurie alternant avec la férocité ; pas une lueur d’humanité ou de sagesse politique, pas même l’intelligence du paysan qui ménage sa jument pour qu’elle ne crève point : telle a été et telle apparaissait à M. Morley la conduite de ses compatriotes en Irlande jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Nul ne pourrait, de l’autre côté du canal Saint-George, trouver, pour la flétrir, des expressions plus fortes que les siennes. A partir de l’Union, la question devenait douteuse. L’Angleterre avait prouvé son bon vouloir en émancipant les catholiques, en « désétablissant » l’Église protestante d’Irlande, en mettant à l’étude la question agraire et en préludant à une réforme de la propriété foncière par quelques timides ébauches législatives. De son côté, l’Irlande avait compromis sa cause par le fenianisme et l’obstruction, c’est-à-dire par la violence et la taquinerie. Tout le monde admettait qu’elle était, présentement, ingouvernable ; était-ce la faute des gouvernans ou celle des gouvernés ? En 1878, dans la Vie de Burke, M. Morley s’en tenait encore à la solution de tous les hommes d’État anglais : « L’Irlande est trop près pour être indépendante ; son avenir, son bonheur, comme nation, consistent dans le partage égal des charges et des bénéfices avec la métropole. » En 1880, dans un manifeste électoral adressé aux électeurs de Westminster, il était encore d’avis qu’il n’y avait pas de problème irlandais à mettre à l’ordre du jour du parti libéral. A la Pall Mall, M. Morley étudia la question ; pour la suivre, il négligea tout le reste et oublia plus d’une fois de faire trembler le tsar.

Pour beaucoup de gens, et même pour un grand nombre de journalistes, un bureau de journal est un lieu bruyant et malpropre où passent beaucoup de pieds crottés et de spéculations saugrenues ; c’est la boutique aux nouvelles, où les ciseaux jouent un plus grand rôle que la plume ; c’est le domaine de l’éphémère où les idées meurent de décrépitude à l’âge de vingt-quatre heures. Pour des esprits comme celui de M. Morley, un bureau de journal est un cabinet de vivisection sociale et politique, une chambre d’expériences où les faits pénètrent comme une inondation, tombent de partout, affluent par la poste, le télégraphe, le téléphone, montent l’escalier sous une forme humaine pour se faire étudier et cataloguer. L’expérience du jour dément celle de la veille et sera contredite par celle du lendemain ; la conviction, à peine née, encore mal assise, reçoit des secousses terribles dont elle est comme assommée. N’importe : les notions se trient, se groupent,