Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/212

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et tant d’autres encore. Qu’est-ce en second lieu que la justice ? Estelle antérieure et supérieure à la coutume ? ou n’en est-elle peut-être que l’expression abrégée ? Des philosophes « bien pensans, » comme autrefois Victor Cousin, l’ont mise, hardiment, dans la force, et ne pouvant faire, selon le mot de Pascal, que la justice fût la force, ils ont voulu du moins que la force devînt la justice. Mais qu’est-ce enfin que le libre arbitre ? Et si nos actes ne nous sont, comme on dit, imputables qu’autant qu’ils sont libres non-seulement de toute contrainte extérieure, mais de toute nécessité du dedans, qui ne voit que c’est ici le problème fondamental de l’éthique sur lequel, avant d’aller plus loin, nous devons prendre parti ? On sait assez qu’il n’y en a pas de plus controversé.

C’est à le résoudre à son tour que M. Louis Proal semble s’être surtout attaché dans son livre sur le Crime et la peine, et, magistrat lui-même, on pourrait presque dire qu’il n’a écrit que pour essayer de tirer de l’expérience qu’il a des criminels une démonstration du libre arbitre. « Ayant eu, nous dit-il dans sa conclusion, à interroger et à juger un très grand nombre de criminels, je n’ai jamais condamné un prévenu sans avoir acquis la conviction qu’il était responsable. Je ne défends pas le principe de la responsabilité morale comme une hypothèse métaphysique, à cause de son utilité sociale. C’est pour moi une vérité évidente, vivante, établie par l’observation des criminels, par leurs propres aveux. Si je n’étais pas convaincu de la fausseté de la théorie déterministe, je ne me croirais pas le droit de la combattre uniquement à cause de ses conséquences dangereuses. » Il nous avait d’ailleurs prévenus dans son introduction : « La conclusion de ce travail sera que la croyance au libre arbitre, sans laquelle ni l’éducation, ni la morale ne sont possibles, n’est pas moins nécessaire à la vie sociale et au droit pénal. Cette croyance ne sera point appuyée par des raisonnemens et des hypothèses métaphysiques, mais sur les faits : je me propose de ne m’écarter jamais de la méthode expérimentale. Habitué par mes fonctions à juger sans précipitation, après avoir tout pesé, le pour et le contre, à chercher la vérité, à rejeter toute hypothèse, tout esprit de système, je me bornerai à exposer ce que l’expérience judiciaire m’a appris. » On le voit, c’est bien au nom de son expérience de magistrat qu’il parle ; et, contre les paradoxes plus ou moins scientifiques de l’anthropologie criminelle, ce qu’il s’est proposé de rétablir, c’est cette « vieille vérité morale, » qu’en fait comme en droit, dans la réalité comme dans la théorie, nous sommes les maîtres de nos actions.

Il a écrit ainsi un livre intéressant, curieux, copieux, dont l’Académie des sciences morales et politiques, en le couronnant, a déjà loué « le sens pratique, » et qu’il faut que l’on lise, pour ce qu’il