Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/227

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perdu, que par sa propre imperfection, par le doute, ce péché mortel d’amour.

Sentez-vous maintenant la beauté d’une péripétie toute morale, comme disait Wagner, et combien idéale et nouvelle est, dans ce duo, dans cette œuvre, la conception de l’amour ? Je me rappelle souvent, en écoutant Lohengrin, un passage du vieil Homère. Après qu’Ulysse eut abordé dans l’île de Circé, l’enchanteresse lui dit quand vint le soir : « Montons ensemble sur ma couche et ayons confiance l’un dans l’autre. » Adorable et profonde parole, si étrangement belle, même sur les lèvres impures d’une amante de hasard ! Confiance ! le mot qui renferme la joie suprême et le suprême devoir de l’amour !

Elle avait confiance, Elsa, quand, aux pieds de Lohengrin apparu, les yeux encore mouillés de larmes, à la question frémissante du héros elle répondait, vous avez entendu avec quel abandon de tout son être : Je t’appartiens, tu peux me croire ; oui, je le jure à tes genoux. Et devant le veto solennel du fiancé divin : Jure que sans connaître ni mon nom ni mon être, quand elle balbutiait : Non, non, je ne veux rien apprendre, avec quelles délices la vierge semblait s’abriter, se blottir pour jamais dans sa volontaire ignorance !

Au second acte encore, dans la scène avec Ortrude, si pure et si forte est la confiance d’Elsa, qu’elle s’épanche au dehors en Ilots de miséricorde et de bonté. Oui, c’est la bonté, charmante fille du bonheur, qui sourit en ces pages exquises. Elle est partout, fût-ce, après l’appel : Ortrude, où donc es-tu ? fût-ce, dis-je, en certaine gamme qui semble descendre elle-même au-devant de la suppliante. La bonté encore donne aux modulations leur fraîcheur et leur clarté ; leur naïveté à toutes ces cadences jamais brisées, ou, comme disent les Allemands, jamais trompeuses. Sur les mots : J’irai trouver mon noble époux, l’orchestre s’empresse avec un zèle affectueux, et s’il prend ici un léger accent de joie, c’est d’une joie discrète, qui se penche vers la douleur, non pour l’envenimer, mais pour la guérir. Que dis-je ? vers la haine elle-même, vers le mal, pire que le malheur. Le mal ! dès la première insinuation d’Ortrude, Elsa l’a senti passer. D’instinct elle a reculé d’abord, mais pour se rapprocher aussitôt. Elle voudrait cette fois donner plus encore qu’un peu de son bonheur ; un peu de sa tendresse et de sa charité. Ah ! l’ineffable soupir de regret et de découragement dans la phrase : Tu ne pourras jamais comprendre… Viens avec moi, poursuit la douce conseillère. Mais toutes les caresses de cette musique glissent sur l’ennemie implacable, et quand la ritournelle finale s’éloigne lentement, elle laisse derrière elle un nuage de tristesse, comme si l’heure était venue, l’heure fatale annoncée par le prophète musulman, où une âme ne pourra plus faire de bien à une autre âme.

Pour Lohengrin lui-même, voici cette heure douloureuse. L’étrange