Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/228

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beauté du grand duo d’amour, c’est qu’il nous montre, contrairement à presque tous les duos de ce genre, non le rapprochement, mais l’éloignement de deux êtres, au lieu d’une fusion, une scission d’âmes. Il n’y a dans cette longue scène qu’une seule phrase au début, qui des lèvres d’Elsa passe sur les lèvres de Lohengrin. Tous deux en reprennent à l’unisson les dernières notes, parce que tous deux se ressemblent encore, qu’ils ont même confiance et même joie. Mais c’en est bientôt fait de la pensée, de la tendresse unanime. Ils ne chanteront plus ensemble ; leurs voix ne s’accorderont plus, ni leurs cœurs. Endormi sous les premiers baisers, le soupçon d’Elsa déjà se réveille. Ses phrases, à dessein vagues, incertaines, et qui toujours interrogent, trahissent une inquiétude que ne connaissait pas la sereine inspiration du début. Pour détourner le doute, en quelque sorte pour l’enivrer, Lohengrin entraîne Elsa vers la fenêtre ouverte. Au secours de la bien-aimée inquiète, il appelle d’abord les calmes influences de la nature : les parfums de la terre et la douceur de la nuit. Inutile recours ; la fièvre d’Elsa redouble. Alors, contre le mal grandissant, ce n’est plus au dehors, mais en lui-même, que l’époux va chercher des armes. C’est le miracle de sa venue qu’il rappelle à l’ingrate, et la parole donnée d’aimer aveuglément. Dans tout le rôle de Lohengrin, il n’est pas de plus sublime page. Après la rude réprimande : Ma confiance en toi s’est bien montrée, le cœur du héros s’attendrit encore. Il rappelle Elsa, et non-seulement sa voix, mais tout l’orchestre attire la jeune femme et l’enlace. Pour la retenir, pour qu’elle se taise encore, il lui parle, puisqu’il le faut, de lui-même, à demi-voix d’abord, avec une modestie charmante, éveillant seulement là-bas, dans l’orchestre, un mystérieux écho de sa gloire. Mais peu à peu, par la contemplation de son essence surnaturelle, il s’exalte, s’enthousiasme, et le plus beau de tous ses cris lui échappe, cri de fierté, de reproche et d’amour, cri de l’être divin adjurant la créature humaine qu’il aime, de croire en lui sans le comprendre : Ma route n’est pas ténébreuse ! Je viens du monde des splendeurs.

Splendeurs inutiles ! Aveuglée par le vertige de son âme, Elsa court à l’abîme, et le duo s’accélère. Quelle menace le précipite ainsi, et vers quel dénoûment ? Une cloche a-t-elle donc appelé aux armes ? L’alouette a-t-elle annoncé le matin ? Non, une parole et rien de plus, une question qui monte aux lèvres d’une femme et qui va leur échapper, voilà tout le péril et tout le malheur. Elle éclate enfin, la question fatale, avec un fracas pareil à celui de la foudre, quand Beethoven la fait tomber. Telramund paraît ; Lohengrin le frappe, il meurt. Mais ne voyez dans ce cadavre qu’un symbole. Ce n’est pas quelqu’un, c’est quelque chose, qui vient de mourir, et qui ne revivra plus. Désormais la rupture est complète entre ces deux âmes ; les adieux,