Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/330

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Cet immense désir qui la tourmentait, c’était tout simplement l’amour, et c’était de ne pas l’avoir encore rencontré qu’elle souffrait. Elle ne s’en cachait pas vis-à-vis d’elle-même, dans des vers datés de sa vingt-cinquième année, qui ne devaient voir le jour que bien plus tard. Elle était au moment de partir pour Berlin, où elle avait obtenu de sa mère la permission d’aller passer une année chez le directeur d’une institution modèle de jeunes filles. Voici les sentimens que ce départ lui inspirait :

Il est donc vrai ? Je garde en quittant la patrie,
O profonde douleur, un cœur indifférent.
Pas de regard aimé, pas d’image chérie,
Dont mon œil au départ se détache en pleurant.
Pourtant Dieu m’est témoin, j’aurais voulu sur terre
Rassembler tout mon cœur autour d’un grand amour,
Joindre à quelque destin mon destin solitaire,
Me donner sans regrets, sans crainte, sans retour.
Aussi ne croyez pas qu’avec indifférence
Je contemple s’éteindre, au plus beau de mes jours,
Du bonheur d’ici-bas la riante espérance.
Bien que le cœur soit mort, on en souffre toujours.

Elle ne passait qu’un an à Berlin, et elle en revenait pour perdre sa mère. Son père était mort quelques années auparavant, et cette double perte la plongeait dans une solitude morale dont elle sentait vivement la tristesse : « Quand ma plus jeune sœur sera mariée, écrivait-elle à une amie, je tomberai tout entière dans une sorte d’existence sans but, sans intérêt, dénuée de tout ce qui fait que la vie est quelque chose, quelque chose de bon, ou plus souvent de mauvais, mais enfin, quelque chose. J’ai beau retourner mon avenir dans tous les sens, l’envisager sous toutes ses faces, je ne lui ai pas encore découvert un côté tolérable. — Qu’en ferai-je ? le ramènerai-je à Paris ? Je n’en crois rien. Le laisserai-je tranquillement s’éteindre et se perdre ici ? C’est triste, mais c’est encore ce qui va le moins mal à mon goût de repos et d’oubli. »

Cependant la vigueur de l’esprit reprenait le dessus. Elle finissait par s’accommoder « de son régime quasi cellulaire » à la campagne, et elle écrivait à son amie qu’elle avait des livres pour une année. Mais le cœur souffrait toujours, et lorsqu’elle datait de Port-Royal des Champs une petite pièce intitulée Renoncement, qu’elle terminait par ces deux vers :

Après tout, si l’amour n’est qu’erreur et souffrance,
Un cœur peut être fier de n’avoir point aimé,