Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/332

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forces l’abandonnaient et ses amis commencèrent à craindre pour sa vie. « Déjà, écrivait-elle à sa sœur, la voix publique m’accusait de sa mort prochaine. J’en étais pourtant parfaitement innocente, et il a fallu qu’on me fît voir à quel point j’étais aveugle ; des amis communs se sont mis entre nous deux, car, pour son compte, il m’a dit qu’il serait plutôt mort que de me dire un mot. » Mais elle se sentit d’abord plus effrayée que séduite par cette recherche. Elle avait dépassé la trentaine et, jugeant impossible à réaliser l’idéal d’union conjugale qu’elle avait toujours eu dans l’esprit, elle avait pris son parti de vivre et de mourir fille. M. Ackermann lui inspirait beaucoup d’estime et d’amitié ; elle était touchée de son amour ; mais elle ne ressentait pour lui aucun entraînement. « J’aimerais mille fois mieux, écrivait-elle encore à sa sœur, être l’objet d’une haine invétérée, que celui d’une pareille affection. M. Ackermann est jeune, très bien de sa personne. Sans être beau garçon, il a fait ici des passions à cause d’une fort belle chevelure, de beaux yeux et surtout d’un certain air passionné qui plaît partout aux femmes. Il a une bonne position, de l’avenir ; sa vie passée est connue, sa conduite est exemplaire ; c’est un être d’une haute moralité. Eh bien, je voudrais avoir quelque amie à qui le céder, car j’ai moins que jamais envie de me marier. Je ne sais quel diable d’idée il a eu de s’attacher ainsi à moi. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’a été pris, ni par la jeunesse, ni par la beauté. On prétend que ce sont les femmes laides qui font les plus grandes passions. En voici la preuve. Malheureusement, je n’ai que de l’estime et de l’amitié, pour répondre à un pareil amour. » Peu s’en fallut même que sous main elle ne sollicitât son grand-père sinon de refuser, du moins d’ajourner son consentement, afin qu’elle eût un prétexte pour revenir en France. Elle finit cependant par triompher de ses hésitations, et le mariage fut conclu au mois de novembre 1843.

« Avec mes exigences morales excessives (a-t-elle écrit bien des années après), et mon esprit à la fois austère et exclusif, le mariage ne pouvait être pour moi que détestable ou exquis. Il fut exquis. » Et ce n’est pas là l’exaltation après coup et l’illusion volontaire d’une femme qui s’éprend du souvenir plus fortement qu’elle ne s’est éprise de l’être lui-même. Six semaines après son mariage, elle écrivait à une ancienne amie de sa mère, et dans cette lettre elle parlait de M. Ackermann d’un tout autre ton qu’au moment de leurs fiançailles. « Vous croyez sans doute, écrivait-elle, que mon mari est un Allemand. Non, madame, c’est un Français et des plus charmans. Je ne parle pas de l’extérieur, quoiqu’il soit pas mal, mais de son caractère qui est parfait, et de son esprit qui est très distingué. C’est un être à la fois doux et énergique, mais surtout affectueux