Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/347

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Qu’envahissant les cieux l’immobilité morne
Sous un voile funèbre éteigne tout flambeau,
Puisque d’un univers magnifique et sans borne,
Tu n’as su faire qu’un tombeau.

Cette idée que le règne de l’humanité n’est qu’une phase de la création incessante revient souvent sous la plume de Mme Ackermann : « Quel est, dit-elle dans ses Pensées, cet idéal vers lequel la nature s’achemine à travers le temps éternel et les formes infinies ? Nous ne sommes pas le terme de son évolution. Ce n’est point pour aboutir à notre misérable humanité qu’elle a pris son élan de si loin. O toi qu’elle entrevoit, être futur, songe à nous qui aurons souffert et peiné pour te frayer la voie ! » Mais cet accent résigné n’est pas le ton que prend l’homme dans les poésies de Mme Ackermann qui, à ce point de vue, n’ont rien de philosophique. Nous venons de voir quel langage elle lui prête quand elle le met en présence de cette force vivante et cependant abstraite qu’elle appelle la nature. Mais c’est bien autre chose quand elle le met en présence de Dieu. Par une singulière contradiction, ce Dieu auquel elle ne croit pas joue un grand rôle dans la poésie de Mme Ackermann. Beyle disait brutalement : « Ce qui excuse Dieu, c’est qu’il n’existe pas. » Aux yeux de Mme Ackermann, Dieu n’existe pas davantage, et cependant elle ne saurait l’excuser. Elle s’en prend à lui avec une passion, avec une furie qu’il est bien difficile de ressentir vis-à-vis d’une chimère et qui ferait douter de sa sincérité dans la négation.

Celui qui pouvait tout a voulu la douleur.

C’est là son grand grief contre Dieu, aussi bien contre le Dieu de la philosophie, que contre le Dieu du christianisme. C’est d’abord au Dieu de la philosophie qu’elle s’attaque en suivant un chemin détourné. Dans un de ses premiers poèmes, elle transforme et rajeunit le vieux mythe de Prométhée, tant de fois traité par les poètes depuis Eschyle jusqu’à Shelley et dont elle donne une nouvelle interprétation. Si Prométhée a été châtié par Jupiter, c’est parce qu’il a entrepris d’adoucir la condition de l’humanité. Si, cloué sur son rocher, ses yeux ne peuvent retenir leurs larmes, ce ne sont pas ses flancs ouverts, son sein déchiré par l’ongle du vautour qui les lui arrachent. C’est la pitié pour d’autres malheureux qu’il voit d’avance engagés dans une lutte inutile. Il s’était attendri sur cet objet de la haine immortelle de Jupiter, qu’il avait trouvé hâve et grelottant sous quelque roche humide :

Seul affamé, seul triste au grand banquet des êtres.