Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/348

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C’est pour adoucir sa condition qu’il a dérobé le feu ; il préparait encore d’autres larcins, et s’il a aidé Jupiter à vaincre les Titans, c’est parce qu’il voulait en finir avec les dieux pervers, et parce qu’il espérait voir s’ouvrir une ère pacifique où le soleil dans son cours n’éclairerait plus que des êtres heureux, où Jupiter lui-même ne serait plus que le rayonnement

De la toute bonté dans toute la puissance.

Jupiter ne l’a pas voulu : il s’acharne à frapper l’humanité, et il a condamné à un éternel supplice celui qui a eu pitié d’elle. Mais le vengeur de Prométhée est né : c’est la conscience humaine qui, ne pouvant absoudre Jupiter, va le rejeter et qui, au lieu de l’accuser, niera son oppresseur :

Délivré de la foi comme d’un mauvais rêve,
L’homme répudiera ses tyrans immortels,
Et n’ira plus, en proie à des terreurs sans trêve,
Se courber lâchement au pied de tes autels.
Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide.
Jetant sur toi son voile éternel et splendide,
La nature déjà te cache à son regard.
Il ne découvrira dans l’univers sans borne,
Pour tout Dieu désormais qu’un couple aveugle et morne,
La Force et le Hasard.

Vainement Jupiter fulminera contre ce fugitif échappé à son joug. Il n’aura même pas la joie de l’entendre blasphémer, car l’homme cessera d’attribuer ses maux à une main divine et son silence même sera le châtiment de son persécuteur. Il n’y aura plus dans tout l’univers qu’un seul être qui croie à l’existence de Jupiter, et ce sera Prométhée :

Plutôt nier le jour ou l’air que je respire,
Que ta puissance inique et que ta cruauté.
Le doute est impossible à mon cœur indigné.
Oui, tandis que du Mal, œuvre de ta colère,
Renonçant désormais à sonder le mystère,
L’esprit humain, ailleurs, portera son flambeau,
Seul je saurai le mot de cette énigme obscure,
Et j’aurai reconnu, pour comble de torture,
Un Dieu dans mon bourreau.

Si de cette éloquente imprécation il était possible de tirer une doctrine philosophique, cette doctrine serait celle-ci. Quand il nie Dieu, l’homme se trompe. Quand il croit aux lois aveugles de la