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d’échanger avec M. de Freycinet des communications quotidiennes en vue de remettre, au Caire, les choses à leur place. Efforts superflus ; on avait d’avance écarté l’unique moyen d’en assurer le succès, la sanction, c’est-à-dire l’emploi de la force.

Trois mois s’écoulèrent ainsi en stériles tentatives, pendant lesquels la situation s’aggravait sans cesse. Avec tous les ambitieux qui l’entouraient, Arabi-Pacha en était venu à se persuader que l’Angleterre et la France n’interviendraient point par les armes ; on le disait à Londres ; on le répétait à Paris ; la presse et les agences télégraphiques, écrivait notre consul-général, en renouvellent chaque jour l’assurance. On savait également que le gouvernement de la république, plus encore que celui de la reine Victoria, s’opposerait à toute action directe et isolée de la puissance suzeraine dont on connaissait les arrière-pensées. Le ministère égyptien se crut donc autorisé à se substituer de plus en plus au vice-roi. Il donna de l’avancement à tous les officiers, ses complices. Il promut cinq d’entre eux au grade de général ; il nomma, le même jour, vingt-neuf colonels ou lieutenans-colonels ; il porta l’effectif de l’armée de douze à seize mille hommes ; il entreprit de nouveaux travaux de défense. Sans l’assentiment du vice-roi, il résolut de rappeler la chambre des notables, qu’il s’était empressé de proroger après s’être emparé du pouvoir, pour prendre, disait la décision ministérielle dépourvue de toute sanction du khédive, « les mesures que réclame le salut du pays. » Quels devaient être la nature et l’objet de ces mesures ? Notre consul-général les résumait, en post-scriptum, dans sa dépêche du 11 mai : « L’idée du ministère, disait-il, serait de n’avoir plus de khédive, mais un gouverneur élu par l’assemblée [1]. Mahmoud Pacha-Samy, le président du conseil, ou Arabi-Pacha, sera probablement nommé. La déposition du khédive sera, sans doute, votée samedi [2]. » Cette révolution, annoncée à date certaine, n’éclata pas. Des bruits nouveaux et inattendus glacèrent le courage des ministres ; ils se

  1. La chambre des notables a été imaginée par Ismaïl-Pacha, nous l’avons dit, au moment où il a engagé, avec la France et l’Angleterre, la lutte qui l’a perdu ; elle devait, dans sa pensée, être l’organe du sentiment public et il comptait l’opposer à l’action des deux puissances. L’instrument s’est faussé, dès l’origine, entre ses mains. Pour que l’assemblée empruntât à ses délibérations le caractère d’une représentation indépendante et éclairée, pour qu’il fût démontré qu’elle n’était pas un déguisement puéril, il fallait un simulacre d’opposition ; il s’employa lui-même à la constituer ; vains efforts, toutes les résolutions étaient prises à l’unanimité. Les colonels la convoquèrent à leur tour, sans plus ni moins de succès, pour abriter leurs violences et leur responsabilité. Quoi qu’en aient dit plusieurs orateurs dans nos chambres, le peuple égyptien n’est pas mûr, et il ne le sera pas de longtemps, pour le régime représentatif, et le gouvernement anglais ne songe nullement à le doter d’une représentation nationale.
  2. Dépêche de M. Sienkiewicz du 11 mai.