Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/441

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de Valparaiso, entre les marins chiliens et les matelots du croiseur des États-Unis, le Baltimore, n’est pas une simple rixe, après boire, entre gens de mer, comme il s’en produit dans tous les ports ; il est le choc de deux nationalités hostiles. Les matelots chiliens gardent rancune aux États-Unis de s’être interposés entre eux et leurs adversaires, d’avoir favorisé ces derniers. Ils ne pardonnent pas au commandant du Baltimore d’avoir déporté au Callao les négociateurs congressistes munis de sauf-conduits en règle et victimes, selon eux, d’un guet-apens. Ils ont saisi la première occasion de se venger, et les réclamations du ministre des États-Unis se sont heurtées à une opinion publique complice et surexcitée, à un mauvais vouloir évident. Le mécontentement du cabinet de Washington, l’ultimatum présenté par M. Egan, l’envoi d’un bâtiment de guerre des États-Unis à Valparaiso, ne sont pas de nature à calmer une agitation qui grandit à Valparaiso comme à Santiago, comme dans toutes les grandes villes du Chili.

De là à une guerre il y a loin encore, et des appréciations plus calmes préviendront, on peut l’espérer, l’inégal conflit entre une république de soixante-dix millions d’habitans et une autre qui n’en comprend que trois. Mais la brèche s’élargit et l’irritation grandit. Peuple « au cou roide, » le peuple chilien a la rancune tenace, l’ambition haute, la susceptibilité vive à l’endroit de son indépendance et une confiance, exagérée peut-être, dans ses forces maritimes. A la veille de l’élection présidentielle qui doit donner un successeur à Balmaceda, l’attitude des États-Unis ne saurait être indifférente. Elle peut déterminer les électeurs à porter au pouvoir un chef militaire de préférence à un pacificateur et un administrateur. La tentation est grande de répondre à la menace par la menace. Est-ce donc à un tel résultat que devait aboutir le congrès des trois Amériques, si bruyamment inauguré le 2 octobre 1889 par M. J. Blaine à Washington et qui ne visait à rien moins qu’à grouper sous l’égide des États-Unis, arbitres du Nouveau-Monde, dix-huit républiques et cent vingt millions d’Américains ?


C. DE VARIGNY.