Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/622

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speech ! On était loin d’admirer dans cette diversité quelque dessein providentiel, ni d’en tirer des conséquences pour séparer à jamais les nations. Quand Rivarol, en 1783, adressait à l’académie de Berlin son discours sur l’universalité de la langue française nul ne prévoyait, ni à Berlin, ni à Paris, l’importance politique qui serait un jour attribuée à la différence des idiomes. « La philosophie, disait l’écrivain français avec sa tranquille confiance dans l’avenir, la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d’un bout de la terre à l’autre, se former en république sous la domination d’une même langue. »

Tel est le changement survenu dans les esprits : il en est peu de plus considérables, car il suppose toute une autre façon d’envisager l’homme et l’univers. Nous voulons essayer de voir ce qu’il peut y avoir de vrai et ce qu’il y a d’exagéré dans cette manière de présenter les choses. Il ne saurait être question, bien entendu, de contester la portée d’un mouvement d’études qui forme l’un des titres d’honneur de ce siècle. Peut-être était-il nécessaire de concevoir la science de cette façon pour donner aux recherches le sérieux et la rigueur qu’elles doivent avoir. L’âge précédent avait eu le tort de trop simplifier les problèmes et de généraliser trop vite des observations superficielles. Mais aujourd’hui que les conquêtes de la linguistique sont assurées, il est permis de se demander si des axiomes énoncés et acceptés trop aisément n’ont pas faussé l’idée qu’on doit se faire de la nature du langage, ainsi que du rôle qu’il est appelé à jouer dans les affaires de ce monde.


I

Quoi qu’en aient dit d’illustres savants, on peut douter que la linguistique doive être comptée parmi les sciences naturelles. Il lui manque pour cela une condition capitale : c’est que l’objet dont elle traite n’existe pas dans la nature. Le langage est un acte de l’homme : il n’a pas de réalité en dehors de l’intelligence humaine. Je peux, par un ensemble de signes vocaux, diriger la pensée d’autrui sur les mêmes objets où s’est arrêtée la mienne ; je peux, grâce à l’écriture, donner à ces signes une forme durable. Mais il n’y a pas là autre chose qu’une opération de l’esprit provoquée par des moyens extérieurs ; les moyens que j’emploie n’ont de valeur que par l’idée que nous sommes convenus d’y attacher. Tout, dans le langage, vient de l’homme et s’adresse à l’homme. Si nous enveloppons l’homme dans la nature, la science du langage fera partie des sciences naturelles, au même titre que la science des religions, la science du droit, l’histoire de l’art. Mais si, prenant les termes