Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/623

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans leur sens ordinaire, nous opposons, comme on a l’habitude de le faire, aux sciences naturelles les sciences historiques, c’est-à-dire celles qui nous instruisent des actes et des œuvres de l’homme, il n’est pas douteux qu’il faille mettre la science du langage parmi les sciences historiques.

La chose a pourtant été niée. « Les langues, dit Schleicher, sont des organismes naturels qui, en dehors de la volonté humaine et suivant des lois déterminées, naissent, croissent, se développent, vieillissent et meurent ; elles manifestent donc, elles aussi, cette série de phénomènes qu’on comprend habituellement sous le nom de vie. La glottique, ou science du langage, est par suite une science naturelle. » On sait que la même thèse a été plaidée avec éclat par M. Max Müller dans les premières de ses Lectures. Les mêmes idées ont été aussi exprimées en France. « Pour moi, dit un savant français dans un ouvrage spécialement consacré à la question, le langage est un organisme qui, comme tel, a avant tout son principe de développement en lui-même ». M. Arsène Darmesteter avait déjà dit de son côté, mais avec une restriction qu’il faut remarquer : « S’il est une vérité banale aujourd’hui, c’est que les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être d’ordre purement intellectuel, n’en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal. »

Le caractère commun de ces différentes définitions, c’est d’attribuer au langage une existence propre, indépendante de la volonté humaine. On en fait comme une sorte de quatrième règne. La plupart des linguistes se placent aujourd’hui à ce point de vue, les uns par conviction philosophique, les autres simplement, je suppose, pour la commodité de l’exposition. Ce qui explique jusqu’à un certain degré une telle manière de voir, c’est d’abord la durée des langues, qui se mesure par siècles, et qui dépasse d’une façon si manifeste la misérable durée de la vie humaine. Le latin, qui avait commencé avant Rome, a continué d’exister longtemps après la chute de l’empire romain, et l’on peut dire en un sens qu’il existe encore aujourd’hui, grâce aux langues romanes qui en sont la transformation. Mais la difficulté même où l’on est de marquer le commencement et la fin des langues aurait déjà dû montrer combien toute comparaison tirée d’un être vivant est trompeuse. D’un autre côté, la régularité avec laquelle se modifient les langues a dû contribuer à les faire comparer aux produits de la nature. On a remarqué que les langues ne procèdent point par sauts, mais qu’elles observent des gradations insensibles, qu’une marche uniforme préside aux métamorphoses des divers idiomes d’une même famille, lesquels ont l’air de se mouvoir sous l’influence d’un seul et même principe. Mais ce