Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/624

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ne sont pas là, on le conçoit aisément, des lois inhérentes au langage : ce sont les lois de notre esprit, qui se manifestent dans les transformations de la parole, comme on les observe également dans la lente évolution du droit, des usages, des croyances. On est presque confus d’avoir à énoncer des vérités si évidentes. Tout ce qui s’est dit sur le langage pourrait aussi bien être répété pour les autres inventions humaines, pour l’écriture, par exemple, laquelle a suivi de même une marche insensible, puisque nos caractères cursifs d’aujourd’hui sont sortis, par une longue série de déformations, des lettres capitales romaines, lesquelles remontent, par l’intermédiaire de l’alphabet grec, aux caractères phéniciens, issus eux-mêmes des hiéroglyphes de l’Égypte : personne ne s’est trouvé cependant pour affirmer que l’écriture a une existence qui lui soit propre et personnelle.

On ne s’expliquerait pas ces excès de l’abstraction, et on ne comprendrait pas l’adhésion que des vues si extraordinaires ont rencontrée, si l’on ne se rappelait que les esprits y étaient préparés d’avance par un autre ensemble de vues, par une autre philosophie du langage, venant du côté opposé de l’horizon scientifique, mais aboutissant à des conclusions analogues. Une école toute différente présentait dans le même temps la parole comme une manière de révélation : jamais, si l’on en croit les chefs de cette école, l’homme n’aurait été capable d’inventer le langage ; c’est un dépôt qui lui a été confié, une inspiration qui lui est venue d’en haut. Nous connaissons ce système pour l’avoir vu exposer en France, mais il a tout particulièrement trouvé des partisans en Allemagne, où il a recruté de nombreux disciples parmi les représentans de l’école historique. Le dictionnaire de la langue allemande des frères Grimm porte à la première page pour épigraphe : « Au commencement était le verbe. » Il ne faut pas demander aux sectateurs de cette doctrine beaucoup de clarté ni de suite dans les déductions. Quelques-uns supposaient une langue unique enseignée par la Divinité elle-même, et dont tous les idiomes d’aujourd’hui sont les descendants dégénérés ; d’autres assuraient qu’une intuition spéciale avait été attribuée à certains peuples privilégiés, comme les Hébreux, les Grecs, les Hindous : ainsi s’expliquait la mystérieuse beauté de leur langage. On aimait en toute chose à reporter la perfection à l’époque des origines ; on imaginait un passé lointain qu’on décorait de toutes sortes de qualités dont les temps nouveaux étaient devenus incapables ; on créait, pour y rapporter tout ce qu’il y avait de plus élevé et de meilleur, la catégorie de l’instinctif et du spontané. Savigny développait dans l’histoire du droit, Creuzer dans l’histoire des religions, Stahl dans le droit politique, les mêmes vues que Grimm et Humboldt