Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/639

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qui, en apparence, rehausserait l’importance du langage, aurait au contraire pour effet d’en amoindrir la dignité. Comme on l’a dit, ce serait l’introduction dans la politique des procédés de la zoologie [1]. Ce qui constitue les nations, c’est quelque chose de plus profond et de plus intime que la ressemblance du vocabulaire. Il importe peu que la langue soit la même si l’esprit est différent : la facilité de communication ne fait alors que mieux accuser la divergence des cœurs.

Tout Français qui plaide cette cause étant suspect, j’aime mieux laisser parler ici un témoin du dehors : « Le fait a prouvé, disait récemment un ancien ministre du royaume d’Italie, qu’il ne faut pas chercher dans l’histoire ou la langue d’un peuple à quelle nationalité il appartient ; c’est à sa conscience qu’il faut le demander. C’est la conscience seule qui dit de quelle nation il est. » La mutuelle sympathie, qui souvent se nourrit des différences autant que des ressemblances, le commun souvenir des bons et des mauvais jours, la ferme et persévérante résolution de vivre ensemble et de partager, quoi qu’il coûte, le même sort, — on ne doit pas chercher ailleurs ce qui constitue l’âme d’une nation [2].

L’abus est si près de l’usage qu’un signe qui tirait toute sa valeur du consentement de la partie intéressée a été tourné en arme contre elle. Il est devenu dangereux pour une population de parler la langue de quelque puissant voisin, ou de parler seulement une langue qui ait avec celle du voisin une lointaine affinité. On ne saurait dire qu’il y ait là un progrès, s’il est vrai que le progrès consiste à affranchir peu à peu les hommes des servitudes que résument en eux les mots de race et de naissance. Décider, contre leur gré, du sort des générations nouvelles d’après un critérium de cette espèce, c’est subordonner leur destinée à la destinée d’ancêtres depuis longtemps disparus et diminuer la somme de liberté et de raison qui commence à exister dans le monde.

Nous voyons ici la conséquence de la théorie naturaliste du langage : non-seulement le développement de la parole est soumis à des lois fatales, mais l’homme est fatalement rivé à la place que lui assigne son langage. Il semble qu’une tendance de notre époque

  1. Voyez la conférence de M. Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? La même pensée a été exprimée par le poète autrichien Grillparzer :

     
    Der Weg der neuen Bildung geht
    Von Humanität
    Durch Nationalität
    Zur Bestialität.

  2. C’est la conclusion à laquelle arrive aussi J. Novicow, dans son livre la Politique internationale, p. 68 et suiv. (Alcan, 1886).