Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/712

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gouvernemens et des parlemens. L’important est de savoir ce qu’on va faire de la fortune de la France avec cette transformation économique qui se prépare, ce que deviendra le travail national avec ces grèves qui éclatent parfois avec violence, comme la dernière grève du nord, qui sont une menace pour la paix, pour la sécurité du pays. Là, on ne peut s’y tromper, est le sérieux des choses au moment présent.

Ce qu’il y a de grave, en effet, dans cette révision des tarifs, qui est une vraie révolution, et dont la discussion vient de se rouvrir au sénat, c’est qu’elle engage tout : les intérêts, les traditions, les idées, les relations de la France, même les droits des pouvoirs publics. On l’a vu déjà dans les débats qui se sont déroulés cet été au Palais-Bourbon. On vient de le voir encore une fois au Luxembourg, dans cette discussion nouvelle où le grand problème économique a reparu dans toute son ampleur, dans toute sa gravité, et où la politique de libéralisme commercial a été défendue avec une lucidité et une force singulières d’éloquence par M. Challemel-Lacour, par M. Jules Simon, par M. Tirard ; mais au sénat comme à la chambre des députés, au Luxembourg encore plus peut-être qu’au Palais-Bourbon, la cause était entendue d’avance. Roma locuta est ! comme l’a dit M. Challemel-Lacour. Le protectionnisme, représenté par la commission, par M. Jules Ferry, avait son succès assuré. Une fois de plus on a fait jouer les chiffres, ces malheureux chiffres avec lesquels on prouve tout et on ne prouve rien. Les protectionnistes d’aujourd’hui n’ont pas certes prouvé que trente années d’une liberté commerciale des plus modérées avaient ruiné la France, qu’elles avaient réduit à la détresse et à l’impuissance cette nation qui, depuis ses malheurs, a suffi à de colossales dépenses, qui a trouvé dans une épargne toujours renouvelée des ressources presque inépuisables, et n’a pas cessé de faire une belle figure dans le monde par le génie et la fécondité de ses industries. Cela, ils ne l’ont pas prouvé, ils n’avaient pas besoin de le prouver. Ils avaient pour eux le courant, un mouvement momentané d’opinion, et ils sont en train d’en abuser. Ils triomphent au sénat comme à la chambre, c’est évident. Ils feront prévaloir leurs chiffres, leurs combinaisons de tarifs, leur système. Or c’est ici justement que s’élève une question nouvelle et que commence l’inconnu. Quel est le caractère réel et quels seront les effets de cette révolution qui s’accomplit, qui transforme du tout au tout les conditions du travail national ?

Nul certes ne peut le dire. Il y a cependant un fait sensible, c’est que cette révolution a dès ce moment une signification particulièrement frappante et qu’elle porte en elle-même des conséquences qui peuvent être singulièrement périlleuses. D’abord c’est un signe étrange de la marche des choses. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, c’est une défaite évidente des idées libérales que la France a