Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/740

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II

Ce n’était pas, il est vrai, sur les classes ouvrières que semblaient, de préférence, tomber les bénédictions que, de la loggia de Saint-Pierre, le pape, les bras étendus, jetait solennellement urbi et orbi. Aujourd’hui, les ouvriers sont les pèlerins les mieux accueillis du pure commun. Ils sont devenus les fils chéris de l’Église ; le pape fait pour eux ce qu’il n’accorde point aux princes ; il les reçoit dans son palais et tient à les avoir pour ses hôtes ; il descend vers eux dans la grande basilique et déploie, à leur intention, le fastueux cérémonial dont le pontificat en deuil semblait avoir oublié les pompes.

Pour être une nouveauté dans l’histoire du siècle, ces démonstrations de tendresse paternelle n’en sont pas moins dans la tradition de l’Église. La papauté devait, un jour, se pencher vers le peuple ; elle y était prédestinée. Ce qui doit étonner, c’est qu’elle ne l’ait pas fait plus tôt, qu’elle ait attendu si longtemps pour entendre les revendications des masses ouvrières : le pourquoi, nous en avons dit quelques raisons, nous dirons les autres tout à l’heure. Par son principe, par l’esprit de ses enseignemens, le siège romain est naturellement porté à prendre le parti des faibles et des misérables. En principe, dans la théorie chrétienne, sinon toujours dans la pratique, la pauvreté n’a jamais cessé d’être, aux yeux de l’Eglise, un titre de faveur, un privilège, une dignité. N’est-ce pas aux pauvres que le Christ a été d’abord envoyé : Evangelizare pauperibus misit me. Bossuet, en plein XVIIe siècle, osait dire que « l’Église est proprement la ville des pauvres, que dans son premier plan elle n’a été bâtie que pour les pauvres, et qu’ils sont les véritables citoyens de cette bienheureuse cité que l’Écriture a nommée la cité de Dieu. » Les riches, ne craint pas d’ajouter l’évêque de Meaux, les riches étant de la suite du monde, n’y sont soufferts que par tolérance. A-t-elle quelquefois paru l’oublier devant les grands de la terre, l’Église devait, tôt ou tard, se rappeler pour qui elle avait été spécialement construite. Si, dans ses mains, la symbolique balance de la justice, toujours malaisée à tenir en équilibre, devait pencher d’un côté, ce ne pouvait être longtemps du côté des privilégiés de ce monde. L’Église a-t-elle quelque prédilection, c’est, comme toute mère, envers les plus petits, ou les plus débiles de ses enfans. Pour que nous ayons pu nous y tromper, il faut que, sur ce point, nos idées aient été singulièrement faussées, ou que nous ayons cru l’Église, dégénérée et mondanisée, à jamais incapable de revenir à sa mission