Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/747

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latin pour l’universalité de l’Église, afin de donner plus d’unité à l’action catholique, une solennelle consultation sur des problèmes remués, depuis des années, loin des académies romaines, par des évêques tels que Ketteler, Manning ou Gibbons, par des curés, tels que Winterer, par des laïques, fils d’anciennes familles ou fils du peuple, tels que de Mun ou Decurtins.

Allemands, Belges, Suisses, Autrichiens, Américains, Français même, les catholiques, pour s’attaquer à la question sociale, n’avaient pas attendu le mot d’ordre de Rome. Ils avaient, dès longtemps, pris les devans. En Allemagne, le mouvement était déjà ancien, il était contemporain du pontificat de Pie IX. Le principal instigateur en a été un noble prélat, le baron von Ketteler, évêque de Mayence. Il y a partout beaucoup d’aristocrates de naissance parmi les fauteurs des revendications ouvrières ; on sent parfois, chez ces nobles patrons du « quatrième état, » comme une pointe de rancune féodale contre le règne usurpateur du bourgeois. L’évêque baron de Ketteler a été plus qu’un précurseur. Il ne se contentait pas, comme La Mennais, d’un vague socialisme de rhéteur. Au rebours de ce que nous attendions naguère de l’Allemagne, l’idée sociale catholique sortait, avec Ketteler, des brouillards de la spéculation pour entrer dans l’étude pratique des questions ouvrières. L’action de Ketteler a été considérable, surtout dans les pays de langue allemande, de la Schlucht au Wienerwald. Catholiques, protestans, juifs, libres penseurs étaient du reste, en Allemagne, tous entraînés dans la même direction. C’était, entre les différens groupes politiques et religieux, comme une course où chacun cherchait à dépasser ses rivaux. La question sociale était inscrite en vedette sur les drapeaux de tous les partis. Il y avait le socialisme conservateur inauguré, dès avant 1848, par Rodbertus Jagetzow, — le socialisme chrétien ou évangélique de l’ex-pasteur de la cour, Stocker, — le socialisme de la chaire des professeurs d’université, jaloux de donner à l’Allemagne une « économie nationale » différente de celle de la France ou de l’Angleterre, — le socialisme d’État de M. de Bismarck et des bureaucrates, heureux d’étendre encore l’action de l’état prussien. Il fallait bien qu’il y eût, aussi, un socialisme catholique ou un catholicisme social. C’était l’époque du Kulturkampf ; les catholiques, obligés de se défendre contre l’administration prussienne et toutes les forces du nouvel empire, n’avaient pas le choix ; pour faire front à la coalition des junkers piétistes et des pseudo-libéraux, il leur fallait se retrancher au fond des couches populaires et, pour ainsi dire, dans le cœur même du peuple. Ce n’est qu’en faisant cause commune avec l’ouvrier de Westphalie et de Silésie, en prenant en main les mieux fondées de ses revendications, en multipliant les associations