Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/898

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mépriser comme barbare et grossier tout ce qui n’était pas de France. Il donnait à croire au cabinet de Versailles qu’il serait le meilleur de nos alliés et le plus empressé à nous servir ; mais bien fol qui se fût fié à ces apparences. Voltaire écrira bientôt à Frédéric :

Votre esprit, votre ardeur guerrière
Des Français se feront chérir.
Vous aurez le double plaisir
Et de nous vaincre et de nous plaire ! ..

Le prince royal tenait au premier de ces plaisirs au moins autant qu’à l’autre. Quand il va se trouver pour la première fois en face de nos troupes, il se flatte de montrer « à messieurs les Français qu’il y a, au fond de l’Allemagne, de jeunes aigres-fins assez insolens qui se présenteront devant toutes leurs armées sans trembler. »

Le 27 mai 1734, après avoir passé la nuit à danser chez la reine au château de Mon-Bijou, il se mit en route. Le roi lui avait donné pour l’accompagner les deux généraux von Schulenbourg et von Kleist, et le colonel von Bredow, qu’il avait pourvus d’une instruction en bonne et longue forme, où se retrouve le pêle-mêle accoutumé de ses préoccupations.

Il espère que son fils se conduira comme il convient à un prince du vieux sang de Brandebourg et à un brave et honnête soldat. Il lui recommande par-dessus tout de craindre Dieu et de l’avoir sous les yeux à tout moment, et de toujours garder dans son cœur le seigneur Jésus, base unique du salut de l’homme, et sans l’aide duquel l’homme n’est qu’un airain qui vibre et une cloche qui sonne ; puis d’apprendre comment sont faits les souliers du soldat, et de s’élever ensuite du petit au grand jusqu’aux dispositiones generalissimi. Le prince devra regarder, observer, interroger, demander les raisons de tout et raisonner sur ces raisons. Il ne fréquentera que des hommes capables de l’instruire. Dans une armée, se trouvent des gens de toute sorte : fils de princes, jeunes comtes et autres fils de famille, dont la plupart ne valent pas grand chose ; il sera poli avec ces messieurs, mais il se contentera de leur souhaiter bonjour et bon voyage. Il recherchera la compagnie des vieux généraux, et surtout du général en chef, le prince Eugène, qu’il suivra chaque fois que celui-ci sortira pour une reconnaissance, une approche ou une bataille. Avec la plus grande attention, il observera les ordres et les mouvemens, et il demandera des explications, non pas au prince lui-même, car ce serait contre le respect, mais à Schulenbourg et à Kleist.