Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/899

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Le roi semble craindre que son fils ne veuille s’émanciper de sa qualité de Prussien. Il lui ordonne de prendre son campement dans le corps prussien. Chaque jour, après avoir été à la parole auprès du prince Eugène, le prince retournera au camp pour y assister aussi à la parole. Le général von Röder, qui commande les dix mille hommes du roi, lui communiquera les ordres, les dispositions de marche, d’attaque et de siège, et le tiendra au courant de ce qui se passera dans les régimens. C’est avec les officiers prussiens que le prince fraiera de préférence ; depuis le moindre enseigne, il devra les connaître tous et les appeler par leur nom. C’est au camp de Prusse qu’il apprendra la subordination, ce fondement de l’état militaire : il doit au général le respect et l’obéissance comme au roi lui-même, et ne se permettra point la plus petite immixtion dans le commandement. Les jours de bataille, il demeurera auprès du prince Eugène jusqu’au milieu de l’action, mais il achèvera la journée dans les rangs prussiens. C’est avec les Prussiens qu’il priera Dieu.

Le prince sera un modèle de tenue, de conduite et de vertu ; il ne quittera jamais l’uniforme ; il ne tolérera aucune parole contre Dieu et sa toute-puissance, sagesse et justice, ni contre son écriture sainte. Il s’abstiendra des filles, du vin et du jeu, et donnera sa parole d’honneur qu’il ne jouera, de toute la campagne, ni aux cartes, ni aux dés, ni à pair ou impair, ni à aucun jeu, de quelque nom qu’il se nomme. Si, par malheur, il tombe dans le péché, Schulenbourg et Kleist, après lui avoir adressé des remontrances, avertiront le roi par estafette. Bien entendu, il faudra être « ménageux ; » le nombre des plats du dîner est réglé pour l’ordinaire, et pour les jours où l’on invitera les généraux (deux plats de plus), ou le prince Eugène (six plats de plus) ; le soir, un rôti froid suffira. Du reste, le prince dînera souvent chez les autres ; ces jours-là, il ne fera pas de feu dans la cuisine, puisqu’il emmènera ses officiers avec lui. Il ne doit pas se mettre sur le pied de devenir le vivandier de l’armée ; deux fois cette recommandation est répétée dans les mêmes termes, et pour qu’elle fût efficace, le roi n’avait donné au colonel Bredow que 4,400 thalers pour la table du prince et de sa suite.

Le prince reconnut tout son père à ce mélange du grand et du petit, du sublime et du trivial, et à cette manie de régler jusqu’au moindre de ses mouvemens. Mais que lui importait ? Il partait pour la gloire !

Le 7 juin, il se présentait devant Eugène, au camp de Wiesenthal, près de Philippsbourg, que les Français assiégeaient, et que les Impériaux voulaient délivrer. Il fit très bien son compliment