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IV

Frédéric ajourna donc le plaisir d’être seul roi de Prusse, mais il aurait voulu prendre au moins sa part d’événemens qu’il ne dirigeait pas, — qu’il aurait tout autrement dirigés, — et retourner au Rhin pour y faire la campagne de 1735. Le roi n’était pas disposé à lui accorder cette compensation. Le prince le prie et le supplie de ne pas le déshonorer devant l’Europe, qui ne voudra pas croire qu’il soit retenu par son père, puisqu’elle sait que celui-ci le destine à la vie des braves. Et ce sera pour lui, en même temps qu’une honte, un cruel chagrin, crueller Chagrin, de n’être pas à l’armée pour tout voir et profiter de ce qu’il verra, um zu profitiren. Le roi faisant la sourde oreille, il s’avise d’un moyen extrême, il prie la princesse royale d’intercéder pour lui. Toute heureuse que son mari daigne espérer d’elle un service, la pauvre femme s’empresse : « Votre Majesté m’a fait la grâce de me choisir pour sa belle-fille, grâce que je reconnaîtrai toute ma vie, et lui en serai redevable jusqu’au dernier soupir. Votre Majesté voudra aussi que je sois heureuse. Elle me pourra le rendre par là, puisque le prince royal m’en a tant priée de le faire, et m’ayant écrit qu’il en aurait une reconnaissance éternelle et sans égale. » Le roi répondit affectueusement à Madame sa fille que, si elle était au fait des affaires, elle trouverait elle-même que des raisons très importantes mettaient au voyage des obstacles invincibles.

Il paraît bien que les raisons du roi étaient bonnes en effet. Il ne se souciait pas de s’engager plus avant dans le parti de l’Autriche, en envoyant son fils à l’armée pour la seconde fois, et de dépenser de l’argent, sans profit et sans gloire, car il n’était pas glorieux, disait-il, pour un prince royal de Prusse, d’être le témoin de l’inaction impériale. Frédéric se résigna : « Je suis persuadé que mon très gracieux père a ses raisons ; » mais il écrivait à sa sœur : « Il me dit qu’il a des raisons très cachées. Je le crois, car je suis persuadé qu’il ne les sait pas lui-même… Mon Dieu ! je suis charmé de la conduite du duc de Brunswick. Il a eu la politesse de mourir pour faire plaisir à son fils. Je trouve qu’il n’a pas abusé des grandeurs de ce monde ! »

A la place de la campagne, le roi proposa au prince un voyage d’agrément, ou qu’il croyait tel. Il y mit les formes les plus séduisantes, et il importe de lire avec attention cette lettre, dont il avait pesé tous les termes :