Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/907

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


« J’ai à vous demander s’il vous plairait de faire en Prusse un voyage d’agrément de cinq ou six semaines pour examiner et pour apprendre l’économie et la façon de ce pays-là, et pour voir ce qui y manque encore et ce qui fait que cela ne veut pas encore bien aller là-bas. Cela peut vous être très utile de bien regarder ce qui se passe là-bas aussi bien dans les villes que dans les campagnes et dans les offices, puisque vous devez pourtant gouverner ces pays et vous ne vous trouveriez pas bien d’être obligé de vous en fier aux rapports spécieux de gens qui sont très intéressés pour la plupart. Je n’ai que trop éprouvé cela, et, quoique ce pays soit un de mes plus beaux, je dois pourtant avouer qu’il est encore dans un méchant et misérable désordre. Si donc vous voulez aller là-bas, je vous donnerai une instruction complète où vous verrez sur quelles parties vous devez proprement porter votre attention, comment j’ai ordonné là-bas l’administration et ce qui s’y trouve encore à désirer. Vous serez autorisé à vous informer exactement de toutes les circonstances auprès de la chambre des domaines et de guerre et partout où cela sera nécessaire. Les régimens qui sont en Prusse, vous verrez, par la même occasion, s’ils sont en ordre, comme je veux qu’ils soient, et vous pourrez redresser tout ce qui ne sera pas en ordre. J’attends votre opinion là-dessus et je suis toujours, avec la plus sincère affection, etc. »

La Prusse, c’est-à-dire la province lointaine située hors d’Allemagne, au-delà de la Vistule, était un des objets les plus chers et les plus douloureux de la sollicitude de Frédéric-Guillaume. Elle avait été martyrisée par la guerre au temps de son grand-père, le grand-électeur. La Pologne y avait envoyé ses Tartares, qui avaient brûlé 13 villes, 249 bourgs ou villages et enlevé 23,000 prisonniers. La famine et la peste, escorte habituelle de ces sauvages, avaient tué 80,000 hommes. Au cours du demi-siècle qui suivit la paix d’Oliva, le pays s’était un peu refait, mais pendant trois années, de 1708 à 1711, une peste charbonneuse venue d’Orient le ravagea de nouveau ; il perdit 235,000 âmes, plus du tiers de la population ; dans les seuls cantons lithuaniens de la Prusse, 150,000 hommes, qui faisaient les trois quarts des habitans, moururent. La plus grande partie des villages étaient abandonnés ; la campagne en friche se recouvrait de broussailles, et le bétail, errant sans gardiens, nourrissait les loups. Dans cette ruine demeuraient debout les monumens des chevaliers teutoniques, qui jadis avaient conquis le pays sur les Prussiens idolâtres. Leurs églises et leurs châteaux, bâtis en briques sur blocs erratiques, leurs palais d’architecture sarrasine, souvenirs et témoins d’un âge héroïque, semblaient reprocher à ces