Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/915

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tout au présent, orienté non pas vers la fistule qui est au bout du monde, mais vers le Rhin, vers la terre classique des batailles modernes, où Gondé, Turenne, Guillaume d’Orange, Marlborough et Eugène ont cueilli les lauriers. Son père, il est vrai, ne savait pas plus que lui la vieille histoire, mais je crois bien qu’il avait quelque vénération mystique pour Kœnigsberg où il fut sacré. Qu’importe Kœnigsberg à Frédéric, qui a résolu de ne point prendre la couronne sur un autel, et fera frapper à son avènement une médaille avec cette légende : Frédéric roi de naissance, Fredericus rex natura ?

Le prince cependant partit pour la Prusse, et il fit admirablement ce qu’il avait à y faire. Le roi lui avait donné une instruction détaillée : il la suit de point en point. Il regarde de tout près les régimens, la tenue, la taille et jusqu’au teint des hommes, qu’il trouve pâles. Il visite les villages et les domaines, goûte du pain de paysan et en envoie des morceaux au roi. Il est choqué de l’inégale répartition des redevances, qui épargne ici le laboureur et ailleurs le ruine. Il prescrit des expériences comparées sur des modes de culture. Il ordonne à la chambre de prendre à cœur l’affaire de l’enseignement, et veut savoir où elle accroche, woran sich denn die Sache accrochire. Il lit, lui aussi, des rapports, et il y répond par des notes marginales en style de son père. Le roi est ravi : « Il m’est particulièrement agréable que vous alliez ainsi dans le détail, ins Detail, et que vous vous efforciez de trouver le fond des choses ; cela, c’est le meilleur de tout. » Il a la joie d’expédier des ordres conformes aux propositions de son fils.

Le roi ne s’est donc pas trompé, et Frédéric a tiré grand profit de son voyage. Il ne l’avoue pas à tout le monde ; il écrira après son retour à Ruppin, qu’il arrive du fond de la barbarie, où il a été chargé de commissions auxquelles il n’entendait pas grand’chose ; mais il s’entendait à tout dès qu’il le voulait ou qu’il y était obligé. Un Français qui l’a vu à Kœnigsberg admire en lui toute sorte de qualités parmi lesquelles sa « fermeté, » et comme il « sait tout examiner. »

Des choses qu’il a entendues et vues ne lui sortiront plus de l’esprit. Dans ses conversations avec le roi Stanislas et les Polonais réfugiés à Kœnigsberg, il a beaucoup appris sur l’anarchie polonaise. Il a rencontré des dragons du roi de Pologne : les chevaux étaient passables, mais de toutes couleurs, et les cavaliers n’avaient pas bonne mine. Tout autres étaient les soldats de son père. Un jour qu’il a inspecté quatre régimens de cavalerie, il est enthousiasmé, et il lui « démange de se mettre à leur tête pour rabaisser