Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/914

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quand je vois comment, par le grand chagrin et l’altération, la santé et la vie du roi sont mis en danger, alors que la conservation de l’une et de l’autre est de si grande importance. »


V

Le roi Frédéric-Guillaume pensait donc qu’au lieu de retourner sur le Rhin pour y regarder l’inaction des impériaux, le prince royal ferait mieux d’aller étudier en Prusse l’œuvre de son père ; mais ces mots : « Vous verrez comment j’ai ordonné là-bas l’administration, » ne laissaient pas soupçonner tant de labeur et de tourmens. Il s’excusait de n’avoir pas mieux réussi : « Je dois vous avouer que ce pays est encore dans un méchant et misérable désordre. » Il éprouve comme l’embarras d’un ouvrier qui a mis dans une œuvre le meilleur de lui, et qui sait qu’il sera jugé sur elle, et qui doute d’elle d’autant plus qu’elle lui a coûté davantage et qu’il en a plus joui et plus souffert.

Sans même prononcer le nom de Prusse, Frédéric répondit que, se sachant né pour l’obéissance, il se soumettait à la volonté de son père, mais il écrivit à sa sœur : « Il veut m’envoyer faire un voyage en Prusse ; c’est un peu plus honnête qu’en Sibérie, mais pas beaucoup ! » Aller en Prusse, c’était, comme il le dit en propres termes, aller à l’étranger. A l’étranger ! Mais cette Prusse, cette Sibérie était le berceau même de la monarchie. Quand le roi disait le royaume, ce n’était pas du Brandebourg qu’il parlait, ni des duchés du Rhin ; à Clèves, il n’était que duc ; en Brandebourg, il n’était qu’électeur : en Prusse seulement il était roi. Sa capitale royale était non pas Berlin, mais Kœnigsberg, la ville du sacre. Quelle histoire que celle de ce pays, si Frédéric avait daigné la considérer ! Mais il en était encore à cet état d’ignorance que Hille lui reprochait à Cüstrin, en disant qu’il ne savait pas si ses ancêtres avaient gagné Magdebourg aux cartes ou autrement, et, en vrai fils du XVIIIe siècle, il méprisait le moyen âge, qu’il ne comprenait pas. Les Teutoniques, ces pionniers de l’Allemagne dans le far-east européen, n’étaient pour lui que des fanatiques, des maniaques de la croisade. Plus tard il profanera leurs monumens : dans cette superbe Marienbourg, résidence des grands maîtres, où le moyen âge a si clairement exprimé la philosophie de son histoire, — car la Marienbourg est à la fois une forteresse, un palais, une église et un monastère, — il mettra des bureaux et des casernes. Il dédaigne les ancêtres dont il est l’héritier. Il est