Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/559

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mêmes et dont l’ordre est réglé d’avance, il n’y a rien qui éveille et stimule son initiative ; l’esprit risque de sommeiller et de s’alourdir ; de là cette paresse d’intelligence que l’on a souvent reprochée au creuseur de sillons, qui est, par excellence, l’ouvrier rural. La Grèce a bien eu des laboureurs ; mais, avec le peu de place qu’y occupent les terres arables, celles-ci ne suffiront jamais à nourrir la population ; dès que le pays a été très peuplé, il a fallu avoir recours aux blés de l’étranger, à ceux de la Chersonèse Taurique, de l’Asie-Mineure et de l’Egypte. Bien avant que l’habitude fût prise de demander chaque année au commerce extérieur les céréales que la péninsule hellénique ne produisait pas en assez grande abondance, les détenteurs du sol avaient commencé de s’y appliquer à chercher dans d’autres cultures une partie tout au moins des ressources qui leur manquaient. Les plaines leur faisaient défaut ; ils s’acharnèrent à mettre en valeur les flancs abrupts de leurs ravins et de leurs montagnes. Ce que se refusait à leur fournir le soc de la charrue, ils l’obtinrent de la bêche et de la houe. Grâce à ces outils, ils réussirent à encadrer, dans les vides du roc, plus d’un petit champ d’orge ou de seigle ; mais bien maigres étaient les épis que l’on arrachait ainsi à l’indigence d’un sol caillouteux. Ce fut surtout la culture des arbres et des arbustes qui ménagea des compensations aux habitans de cette contrée. A force de soins et de sueurs, ils réussirent à implanter partout, sur les versans même les plus raides, le noyer, le figuier, la vigne et l’olivier. Il faut avoir parcouru la pointe méridionale de la Laconie, ce que l’on appelle aujourd’hui le Magne, pour avoir une idée des peines et des résultats que donne ce labeur, qui, depuis des milliers d’années, ne s’est jamais interrompu dans ce district d’un accès difficile, où n’ont pas pénétré les invasions. Les monts qui se terminent au sud par le haut massif du cap Ténare ont des pentes presque verticales qui descendent jusqu’à la mer ; celles-ci ont été partagées en une infinité de longues et étroites terrasses qui s’étagent les unes au-dessus des autres, depuis la mince frange de grève jusqu’à proximité des sommets. Un à un, les quartiers de roc ont été déchaussés ; on s’en est servi pour construire les murs en talus qui soutiennent et limitent ces bandes de terrain. Autour du pied de chaque olivier, une cuvette, que l’on nettoie et que l’on creuse à nouveau plusieurs fois dans l’année ; quand le ciel a, depuis longtemps, oublié de la remplir, on y verse, en l’apportant souvent de très loin, l’eau que gardent jusqu’en été des citernes construites de place en place et celle que dispensent les rares sources qui viennent sourdre dans quelque anfractuosité de la roche, entre deux platanes.