Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/571

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groupemens de plus en plus étendus. Nous prêchons la méthode des mains libres ; les autres peuples tiennent pour les alliances commerciales. L’instabilité des tarifs, abandonnés perpétuellement aux caprices des chambres, nous paraît un précieux idéal ; les autres États consacrent la fixité pendant douze années consécutives.

On ne saurait avoir deux méthodes plus contraires. Quelqu’un à coup sûr se trompe : est-ce la France ? est-ce tout le reste du monde ? Si le nombre vaut quelque chose pour décider la vérité, il paraît bien que c’est nous qui serions dans l’erreur. Ce qui est certain, c’est que notre gouvernement et notre parlement, quand ils projetèrent, il y a près de deux ans, de modifier notre régime douanier, se doutaient fort peu du démenti que la généralité des nations civilisées leur allait infliger. Ils croyaient, en répudiant les traités de commerce, en vantant les tarifs dits autonomes, se ranger, sinon encore à l’usage commun, du moins aux désirs intimes et unanimes des nations ; sans oser se dire des précurseurs, ils pensaient être des premiers à donner le salutaire exemple de l’indépendance économique.

Nous avons sous les yeux l’analyse des délibérations des bureaux de notre chambre des députés à la fin de janvier 1890, il y a juste deux ans, quand fut élue la commission générale des douanes. On la composa exceptionnellement de cinquante-cinq membres ; c’était un petit parlement. Les journaux classaient ainsi les commissaires : 8 libre-échangistes,39 protectionnistes, et 8 membres d’opinion intermédiaire ou flottante. Les uns et les autres, sauf une exception, celle de M. Aynard, député de Lyon, daubaient sur les traités de commerce. Ce vocable était devenu odieux ; la généralité des libre-échangistes eût considéré comme malséant et imprudent de le prononcer. Plus tard, quand le gouvernement se fut fait, dans la mesure où cela lui est possible, une opinion, et quand il mit au jour cette merveilleuse combinaison du tarif maximum et du tarif minimum, il murmura bien à demi-voix le terme moins compromettant de « conventions commerciales. » Il lui eût répugné de faire même une allusion à la possibilité de traités de commerce. Il semblait que ce mot décrié s’appliquât à des procédés de l’ancien régime, sinon du moyen âge. Le dogme nouveau de l’indépendance économique de chaque nation allait certainement triompher dans l’univers.

L’ironie de la nature des choses ne l’a pas voulu. Cette année 1891 qui, suivant des observateurs frivoles, devait mettre fin aux traités de commerce, a consacré, au contraire, leur triomphe parmi les nations civilisées. Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie, Belgique, Suisse, en attendant la Roumanie, la Serbie et d’autres