Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/604

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écrits à quarante ans d’intervalle, ont le même caractère. On voit pleinement et l’on connaît, j’allais dire on reconnaît, son père, sa tante, son oncle, le Casanova de Grenoble, son grand-père, le grand bourgeois voltairien de 1780. Cela veut dire qu’à douze ans, qu’à dix ans, il savait voir et aimait à regarder. Son œil était curieux et tenace, sa mémoire de moraliste ferme et sure. Il fut tel toute sa vie, regardant les gens partout, en diligence, en bateau, dans les cafés, dans les salons et sachant les faire causer, et sachant démonter avec une certaine dextérité ces petites mécaniques de sensations, de sentimens, d’habitudes et de préjugés. Ce doit être un petit fait vrai que la chaise de poste abandonnée au milieu des Mémoires d’un touriste pour continuer le voyage en diligence. On voit Stendhal commençant un « voyage en France » avec l’intention de regarder les paysages, puis s’ennuyant prodigieusement, s’apercevant qu’il ne fait rien, renvoyant sa chaise, montant en diligence, dînant à table d’hôte, désormais très intéressé, sentant qu’il travaille, et s’écriant : « Voilà la vraie manière de voyager ! » — Les Mémoires d’un touriste, écrits par Stendhal, ne peuvent être que les mémoires d’un moraliste, et le seul voyage qu’il sût bien faire était un voyage à travers les hommes.

Cette observation de Stendhal est de très bonne qualité en général. D’abord, elle est naturelle, ce qui est excessivement rare, la plupart des moralistes étant des hommes qui veulent être moralistes, qui prétendent être observateurs, qui font le ferme propos de voir juste et qui s’appliquent furieusement à regarder. L’observation de Stendhal est naturelle et, par conséquent, elle est continue, constante, constamment énergique sans acharnement, comme un instinct. Stendhal observe comme il contredit, il est observateur comme il est désagréable, parce que c’est sa nature. Ce premier mérite est extrême, incomparable, met Stendhal tout à fait à part, à côté des La Bruyère et des Saint-Simon, dont, à tous les autres égards, il est si loin. C’est que l’homme, en vérité, n’est point né pour observer les hommes, mais, selon sa force ou sa faiblesse, pour s’en servir ou les servir, et que l’observation pour le plaisir d’observer, la seule qui soit soutenue, complète, la seule aussi qui puisse devenir artistique, est rare comme une anomalie. C’est donc déjà dire beaucoup de la faculté observatrice d’un homme que de dire qu’elle est naturelle. Il faut ajouter que, chez Stendhal, l’observation est à l’ordinaire très loyale et très scrupuleuse. A côté de la passion d’observer, il avait le goût, qui s’y joint naturellement, mais qui n’en fait point nécessairement partie, de l’exactitude. Remarquez-vous ses façons de parler quand il fait de la politique ? Il est libéral, il écrit de 1820 à 1840, et il ne dit jamais : « Liberté ! »