Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/940

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les remueurs de libres idées. Engageons-les, — c’est aujourd’hui le principal et j’y reviens, — à regarder le monde d’une vue vraiment scientifique ; à se demander si « le feu d’artifice des phénomènes » n’est point tiré dans leur propre cerveau ; à constater en dehors d’eux les faits d’observation directe, la perpétuité et la légitimité des besoins de l’âme, l’accumulation du passé qui a su satisfaire ces besoins, les exemples historiques et la possibilité actuelle d’une accommodation de ce passé aux exigences morales et sociales du présent. N’oublions pas que pour persuader nos pairs, gens difficiles, il faut mêler un grain de bon sens à beaucoup de générosité et de sincérité ; il faut avoir lu ce monstre de Voltaire et s’en souvenir, ne fût-ce que pour cultiver son jardin mieux que lui. — C’est réduire notre tâche ; mais nous n’avons point d’illusions, n’est-ce pas ? Le grand coup de sainte folie qui changera le monde, s’il doit venir, frappera sur les foules où il n’y a pas de bacheliers ; il sera déchaîné, c’est au moins probable, par un de ces êtres sacrifiés qui sont les ministres naturels des sublimes folies, toujours du droit de leur robe et de leur triple vœu. — C’est écarter par là même les candidatures au rôle messianique ; quelques candidats en seront fâchés ; et ce langage nous vaudra, d’ailleurs, des accusations aussi variées que les tempéramens. Les uns y verront la fourbe d’un hideux clérical : point ne nous chaut ; d’autres, la timidité d’un centre gauche : ce sera déjà plus dur ; d’autres encore, la cautèle d’un opportuniste ; ce sera douloureux. Qu’y faire ? Puisqu’il est entendu que tous seront désormais sincères et véridiques, dans la confrérie, le premier devoir y doit être d’agir de son mieux et de croire selon ses lumières, mais de ne pas s’en faire accroire et de ne pas en faire accroire aux autres.

Moyennant quoi l’on peut espérer ceci. Les architectes qui bâtiront la cathédrale de l’avenir, pour peu qu’ils aient, avec de la mémoire et de l’indulgence, la fantaisie copieuse des imagiers d’autrefois, ne manqueront pas de sculpter dans quelque tympan un nid de cigognes ; à moins qu’ils ne le taillent dans la plus haute pierre, sous l’auvent du clocher, pour mieux figurer l’humeur de ces voyageuses ; nées sur ce faite d’où l’on voit beaucoup de pays, elles gagnent souvent le large, étant des oiseaux curieux et de grand vol ; rappelées par la voix qui leur sonne là-haut des heures accoutumées, elles reviennent tourner autour, d’instinct, sans savoir pourquoi, pauvres bêtes ! par le commandement exprès qui a fait à chaque être sa destination particulière, qui a fait d’elles les modestes messagères de paix, les avant-courrières des bons jours.


EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUE.