Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/942

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Madeleine les gerbes d’orchidées dont elle revient chargée le soir, ou que des élèves reconnaissantes offrent à leur maîtresse de musique des bracelets de perles fines. Les bouquets viennent d’un grand seigneur ; les bijoux, d’un gros banquier : deux amans d’autrefois, repris ou conservés. Et rien ne troublerait ce bonheur fait d’infamie et de crédulité, ce bonheur auquel la sévère comtesse elle-même a pardonné, si l’échafaudage des mensonges ne croulait par quelque endroit, si George un jour n’invitait à déjeuner un sien ami, Jacques Olivier, revenant du Maroc. Cet Olivier n’est autre que le mari de la menteuse. A la seule idée de le revoir, elle se sent perdue et s’empoisonne. Jusque dans son agonie, jusque sous l’étreinte furieuse de George qui l’interroge, qui l’adjure avec rage, elle ment encore ; du moins elle dissimule, refusant d’avouer tout et de se nommer. Elle meurt, et son secret de mensonge et de honte mourrait avec elle, George ne saurait jamais qui elle a été, si Olivier entrant soudain ne s’écriait en apercevant le cadavre : » Ça ! c’est ma femme. »

Cette femme, nous la connaissions tous. Elle s’est appelée déjà de bien des noms : dona Clorinde, Suzanne d’Ange, Olympe Taverny, pour ne citer que les plus fameuses. C’est la courtisane, la drôlesse, tâchant de se faire épouser. Tantôt elle y échoue, tantôt elle y réussit. Malheureusement, le personnage n’est ici qu’indiqué ou rappelé en termes trop généraux et trop vagues. Il n’offre aucun trait nouveau, ni même précis. Coquine, c’est bientôt dit, mais comment l’est-elle devenue ? En quelles circonstances ? Pour quels motifs ou avec quelles excuses ? Elle veut épouser un honnête homme, soit ! Mais, ici encore, pourquoi ? Par dégoût du vice et de l’ordure ? Non, puisque mariée elle y demeure plongée. — Aimait-elle sincèrement George ? Du fameux amour expiatoire et purificateur ? Ce serait bien poncif et d’ailleurs inconciliable avec des bracelets et des orchidées. — Pourtant, au troisième acte, songeant à la fuite avant de se décider à la mort, elle pleure de vraies larmes. — Oui, mais deux secondes plus tard, c’est l’argent qu’elle enrage de perdre et non l’amour : — « Riche, dit-elle avec désespoir, à la veille d’être riche ! » — Tenez, je crois que Marie Deloche, au fond, n’est qu’une gueuse, une simple gueuse, trop simple pour nous intéresser, pour nous toucher, même en mourant, d’une autre pitié ou plutôt d’une autre horreur que l’horreur physique devant l’agonie d’une bête malfaisante. C’est bien ainsi qu’elle meurt, et malgré la brutalité de la scène, malgré le spectacle toujours répugnant d’un homme qui torture une femme, et surtout expirante, on excuse George tâchant d’arracher de ces lèvres serrées le dernier aveu d’infamie ; on applaudit presque son atroce réplique aux gémissemens de la misérable que brûle le poison : « Oui, tu as mal ! tu as mal ! mais ce n’est pas là répondre ! »