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aurore, une branche de laurier à la main, et qu’elle lui présenta son cortège, Benjamin Constant en tête.

Le nom de Mme Aia était devenu inséparable de celui de Goethe dans l’esprit des contemporains, et l’anecdote suivante nous en donne la raison. Un journal du temps raconte qu’un des « philosophes favoris » de l’Allemagne avait dit, après avoir causé avec elle : — « Je comprends maintenant comment Goethe est devenu ce qu’il est. » Quiconque l’approchait, comprenait de même que son fils lui devait beaucoup, même en littérature, et que son bon sens lumineux, allié à un goût très fin, avait fort aidé à préserver Goethe de la déclamation et des pleurnicheries qui étaient alors de mode. Elle passait pour si bonne connaisseuse en matière de style, que la duchesse Amalia lui écrivait : — « Très chère madame Aia.., le compère Wieland… vous enverra tout un paquet de journaux ; c’est un petit badinage que je me suis fait faire cet été, et qui a si bien réussi, qu’on l’a prolongé jusqu’à présent. Peut-être vous fera-t-il aussi passer quelques bonnes heures. Les auteurs sont Wolff [1], Wieland, Herder, Knebel et le chambellan Seckendorf. Le flair si fameux de Mme la conseillère lui fera deviner sans hésitation de qui est chaque article (23 novembre 1781). » Témoignage plus flatteur encore, Wieland lui envoyait tout ce qu’il publiait, en sollicitant un « jugement dans la manière de Mme Aia. »

Elle se prêtait en souriant à des hommages qu’elle reportait à son fils : — « Elle ne s’y reconnaissait d’autre droit, disait ce dernier, que d’être la mère d’un poète. » Elle lui écrit gentiment, vers la fin de sa vie : — « Cette foire-ci a été riche — en professeurs ! .. Comme une partie de ta gloire et de ta réputation retombe sur moi, et que les gens se figurent que j’ai contribué à ton grand talent, ils viennent me contempler ; — mais… je leur affirme que, si tu es un grand homme et un grand poète, je n’y suis absolument pour rien (car je n’accepte pas les louanges auxquelles je n’ai pas droit)… Un grain de cervelle en plus ou en moins, et tu aurais peut-être été un homme tout à fait ordinaire, et là où il n’y a rien, personne n’en fait rien sortir… Mon don, que Dieu m’a donné, est de représenter d’une manière vivante toutes les choses à ma portée, grandes et petites, vraies ou inventées, de manière que, lorsque j’entre dans une réunion, c’est une gaîté et une joie générales tout le temps que je raconte. J’ai raconté à ces professeurs, — et ils sont partis contens, — voilà tout le mystère (1807). » N’est-ce pas charmant ? La rapsode de la

  1. Goethe.