Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/29

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de Brandebourg, les chevaliers Teutoniques, ne pensent qu’aux Slaves ; ils abandonnent la Baltique aux marchands de la Hanse. Les rois de Hongrie ne font que parader sur le littoral de l’Adriatique : la moindre ligue des cités de la côte les fait trébucher. La maison d’Autriche convoite les plaines de la Lombardie, mais elle abandonne aux sables les ports dalmates qu’elle a sous la main. L’Angleterre elle-même, jetée en avant de l’Europe comme un navire toujours prêt à lever ses ancres, l’Angleterre garde l’esprit continental jusqu’au règne d’Elisabeth. Non-seulement elle s’allonge péniblement dans son île, mais elle médite un établissement en terre ferme. Qui penserait aujourd’hui que ce peuple, dont le pavillon flotte sur les deux hémisphères, attachait autrefois plus d’importance à la possession de Calais ou de Dunkerque qu’à son développement maritime ? Qu’il a subi, plutôt que préparé sa fortune, et que la Providence, en lui fermant le chemin du continent, a dû le pousser presque malgré lui sur la voie de ses plus grands triomphes ?

Sans doute, cette longue enfance a permis aux nations modernes d’atteindre une solidité que les anciens n’avaient jamais connue. Mais il est impossible que l’édifice européen ne se ressente pas d’une construction entreprise sans vue d’ensemble, et souvent contre les lois naturelles, au hasard des conquêtes et des mariages princiers. Il est impossible qu’il ne s’y rencontre pas des lacunes, des porte-à-faux, et que les premiers architectes ne soient pas en partie responsables des méprises de leurs descendans.

L’exemple le plus frappant, c’est le sort de la Méditerranée. La nature a-t-elle jamais parlé plus clairement ? Quel berceau pour une grande civilisation ! Il n’en est pas de pareil au monde. Ailleurs, la mer immense, glaciale ou torride, repousse l’homme. Ici, plus qu’à demi prisonnière, elle paraît solliciter ses efforts. On dirait que cette fille de l’Océan, après avoir franchi les colonnes d’Hercule, a été prise au piège, enfermée dans un lit de rivages escarpés ou brûlans, et que son inquiétude éternelle est venue expirer devant le calme des cimes. Alors a commencé son ménage orageux, mais fécond, avec les trois continens. Le désert d’Afrique souffle sur elle son haleine enflammée. L’Europe lui envoie des brises rafraîchissantes. Le vent sec d’Asie déchire ses brouillards. C’est dans l’air pur et serein de cette région bénie, au pied des promontoires sculptés par la tempête, devant le rideau alterné des montagnes, que le monde, encore jeune, a salué Amphitrite : la déesse au regard profond traversé de reflets glauques, au geste alangui, remplaçant le grand balancement de l’Océan par la molle caresse des rivages, étalant ses formes divines et fuyantes