Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/201

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je veux dire si le succès n’en a pas tant dépendu de la pureté de ses principes que de la complicité des passions qu’elle a déchaînées, ou encore, si les contemporains de Calvin sont bien les fils des auteurs de nos Fabliaux, lesquels, par une coïncidence assez remarquable, sont eux-mêmes, pour la plupart, d’origine picarde ou wallonne, serons-nous bien téméraires de voir quelque chose de plus que des « contes à rire, » dans les nombreux récits où, pour la plus grande joie d’un auditoire de « pautonniers » et de « lecheors, » le prêtre que l’on n’assomme pas, on le mutile au moins ? et ne pouvons-nous pas dire que nos trouvères ne se sont pas contentés de flatter les haines populaires, mais ils le sont encouragées, entretenues, et attisées ? Satiriques, en ce sens, nos Fabliaux le sont donc. Laplace qu’ils ne sauraient occuper dans l’histoire de l’art, ils l’occupent à ce titre, ils la tiennent dans l’histoire des idées. Populaires par leur accent de grossier réalisme, ils le sont par l’esprit de sourde opposition ou de révolte latente qui les anime. Et si l’optimisme béat du Dieu des bonnes gens, si l’épicurisme vulgaire de la Bonne fille ou du Roi d’Yvetot n’empêchent pas Béranger d’être aussi l’homme qui peut-être a le plus nui au gouvernement de la restauration, les inoffensives plaisanteries du Prêtre qui mangea les mûres, ou de Brunain, la vache au prêtre, ne sauraient non plus diminuer la signification du Moine ou du Prêtre qu’on porte. Je renvoie le lecteur au livre de M. Bédier.

Mais les femmes ne sont pas moins maltraitées que les prêtres dans la plupart de nos Fabliaux, et, l’ayant déjà dit plus d’une fois, ici même ou ailleurs, nous sommes heureux qu’une étude beaucoup plus complète et plus approfondie du sujet ait amené M. Bédier aux mêmes conclusions. « Le mépris des femmes est-il le propre de nos conteurs joyeux ? se demande-t-il à cette occasion. Est-ce pour les besoins de leurs contes gras, pour se conformer à leurs lestes données, qu’ils ont été forcés de peindre, sans y entendre malice, leurs vicieuses héroïnes ? Non ; mais bien plutôt, s’ils ont extrait ces contes gras, et non d’autres, de la vaste mine des histoires populaires, c’est qu’ils y voyaient d’excellentes illustrations à leurs injurieuses théories, qui préexistaient. Le mépris des femmes est la cause, non l’effet. Cet article de foi : les femmes sont des créatures inférieures, dégradées, vicieuses, — voilà la semence, le ferment des fabliaux. » N’est-ce pas là de la satire encore ? et une satire dont l’intention sociale est sans doute assez caractéristique ? Il s’agit, en effet, de maintenir la femme dans une situation d’intériorité absolue ; et, à cet égard, les auteurs de nos Fabliaux sont bien les précurseurs ou les ancêtres naturels de nos Rabelais et de nos Molière. « La concurrence vitale » étant d’ailleurs